24.09.2008

MARGUERITE DE NAVARRE ET LA RÉFORME AU PAYS D'ALENCON

Le 2 juin 2007, lors de l'excursion de la SHPN autour d'Alençon, le président Philippe Vassaux avait accepté de parler de Marguerite de Navarre, duchesse d'Alençon. Le lecteur voudra bien excuser le style parlé de cette conférence , prononcée sans notes.
2a407f78a37c265b57093e257800283d.jpg Il faudrait sans doute être poète pour pouvoir parler comme il le faut de la Marguerite des marguerites, et plus encore peut-être, musicien, car ses poèmes étaient souvent accompagnés de musique, comme cela se faisait au 16e siècle. Marguerite, comment l'appeler ? Certains disent de Valois, parce qu'elle appartient à cette grande famille, qui est à l'origine de la constitution de notre pays. D'autres l'appellent, d'Angoulême, parce qu'elle est née à Angoulême, en 1492. D'autres, d'Alençon, parce qu'elle a été duchesse d'Alençon, et c'est pourquoi nous sommes réunis ici. On peut également l'appeler Marguerite de Navarre puisque c'est son dernier titre, en qualité de reine de Navarre.


Elle est bien née, en effet, à Angoulême en 1492. Son père était comte d'Angoulême et sa mère, Louise de Savoie lui a donné une éducation soignée, ce qui n'était pas toujours le cas pour les jeunes filles de son temps, même dans les familles princières.
1492, c'est la découverte ou plutôt la redécouverte de l'Amérique par Christophe Colomb. C'est le roi de France Charles VIII, qui signe un traité avec Théodoric Sforza, c'est l'époque des guerres d'Italie, celle de la Renaissance, une époque très mouvante, tant sur le plan politique que sur le plan de l'évolution des sciences, des arts, des lettres. C'est aussi l'époque de la Reconquista en Espagne - tout le monde a entendu parler du Cid -, où l'on voit (à nouveau) une Europe chrétienne se reconstituer. Ce qui est dit à cette époque à propos du Turc est très significatif. Tout le monde d'ailleurs y participera, puisque Luther lui-même a dit, sur ce point, des choses qui sont toujours à remarquer aujourd'hui. Marguerite a appris l'italien, l'espagnol et le latin, langue internationale de l'époque. Elle sait également le grec, au point de pouvoir lire Sophocle dans le texte. Elle a même des notions d'hébreu. Elle n' a pas la possibilité de lire l'Ancien Testament directement dans le texte, mais sait suffisamment d'hébreu pour avoir un avis lorsqu'un point exégétique est discuté.
c5ae6fbc769cd07b4835b84aaa2bef8a.jpgVoilà donc une femme d'une grande intelligence et de beaucoup de charme. Elle va avoir une jeunesse assez dure, car Louise de Savoie ne badinait pas avec l’éducation. Elle ne gardera pas un excellent souvenir de ces années. C'est vers l'âge de 15 ans qu'elle va, semble-t-il, s'intéresser plus particulièrement à la religion.
De fait, tout le monde s'y intéressait, puisque la vie religieuse et la vie sociale se confondaient complètement. Les questions politiques étaient pénétrées très souvent de problèmes théologiques. C'est l'une des caractéristiques du début des temps modernes. Elle est très liée avec son frère, qui va devenir François Ier, tellement liée avec lui que certains, d'une façon abusive, ont imaginé des relations incestueuses, à la suite d'une lettre un peu ambiguë. Mais, lorsqu'il est question d'amour à cette époque-là, l'amour humain étant toujours sublimé, dans un sens platonicien, il ne faut pas en tirer des conclusions hâtives. Il est nécessaire d'être prudent. Parce qu'on va vous dire : " Ah, Marguerite d'Alençon ! Mais c'est de la littérature grivoise ! " C'est ce qu'on pensait, aux éditions Garnier, avant guerre, où l'on éditait son ouvrage l'Heptaméron, dans le cadre de la littérature grivoise. Il faut bien le dire, le 16e siècle est un siècle très gaillard. Il n'y a qu'à lire Rabelais. Qui n’est pas toujours d'une finesse extrême. Mais il n'y a rien qui soit à proprement parler pervers dans ce genre de littérature. Traiter de grivoiseries certains poèmes de Marguerite de Navarre ou d'Alençon est sans doute excessif. La très bonne entente, entre elle et son frère unique, va se manifester d'une manière permanente, elle cédera toujours le pas devant lui, son cadet de deux ans. Lorsque François 1er aura une attitude franchement peu fraternelle à son égard, elle accusera le coup, elle l'acceptera, avec sans doute, une certaine grandeur d'âme, peut-être aussi une pointe de passivité. Voici qu'on va vouloir la marier. C'était le sort de toutes les princesses. On va d'abord la marier au duc d'Alençon, en 1509. Ce dernier, Charles d'Orléans, passait pour ne pas être une très forte personnalité. Je veux dire ici, et je m'en excuse auprès des Alençonnais, qu’il n'est pas la personnalité la plus glorieuse de l'histoire de cette ville. C'était un homme assez terne, assez ingrat, peu intéressant. Il faisait assurément un mariage avec une femme qui le dépassait de beaucoup.
Marguerite s'installe à Alençon, en 1509, et y restera, jusqu'à son veuvage en 1529. La période alençonnaise c'est surtout cette période-là. On la voit déjà à la cour dans la période qui précède 1529, mais à partir de l'accession au trône de François 1er, en 1515, elle devient en quelque sorte l'égérie de son frère, le Roi. Elle a le pas sur la reine mère, elle a le pas sur la reine Claude dont la personnalité est peu marquée. On peut presque dire que, de fait, elle est la première dame de France.
4cb8480a8843e2b152e069a466011a63.jpg Elle va s'intéresser aux idées nouvelles. A partir de quand ? Dans son entourage, il y avait Lefèvre d'Etaples, un personnage considérable, mais inclassable, comme bien des figures de cette époque. On ne peut pas dire : un tel est à rattacher à l'évangélisme ; un tel serait plutôt luthérien ; un tel serait plutôt catholique ; un tel serait plutôt calviniste ou réformé ; un tel serait plutôt libertin spirituel, ou libertin tout court, sans être spirituel du tout.
Sur le plan religieux,on n'a pas encore les décisions du Concile de Trente. Le Concile de Trente s'est réuni de 1545 à 1563. C'est long : 18 ans ! On a même cru que tout allait se terminer en queue de poisson. Finalement, les décisions du Concile de Trente ont été très nettes, très fermes. Jusque-là, il était difficile de dire qui était catholique, et qui l'était vraiment resté, et qui ne l’était pas. Vous pouvez d'ailleurs remarquer une chose : c'est qu'il semblerait que Luther n'ait jamais eu le sentiment de quitter l'Eglise, pourtant, il a été excommunié. Mais c'était une époque où l'on excommuniait à tout bout de champ et, par conséquent, l'excommunication était une façon d'être réintégré, à la suite de toutes sortes de tractations. On a mis d'ailleurs le temps, avant d'excommunier Luther ! Finalement, c'est seulement dans les toutes dernières années de sa vie, que Luther a compris qu'il avait constitué une nouvelle Eglise. Jusque-là, il pensait qu'il allait pouvoir réformer l'Eglise dans laquelle il était. Ainsi, au moment de sa mort, en plein hiver, après un voyage en Allemagne où il avait cherché à réconcilier des pasteurs… il a dû s'aliter, et à ce moment là, trois ou quatre de ses amis, théologiens comme lui, parce qu'on se fréquentait beaucoup, entre théologiens – ça n'a pas changé d'ailleurs -, se sont approchés et lui ont dit : " Docteur, est-ce que vous persistez dans les opinions et dans les idées que vous nous avez toujours enseignées ? ". Il a répondu : oui. A ce moment, c'était le signe que quelque chose de nouveau se passait et, que de fait, il y avait une église luthérienne qui n'était pas seulement en gestation, mais qui était constituée, assez solidement même.
Contemporaine de Luther, Marguerite de Navarre va avoir très vite des relations privilégiées avec tous ceux qui font partie de cette vague difficile à cerner, dont on ne connaît pas exactement les limites, que l'on a appelée "l 'évangélisme", avant la constitution des Eglises réformées, à la mode de Genève, sous l’impulsion de Calvin.
d2fbd957c700e1e7212d9f44a295e006.jpgQuels sont ceux qui vont attirer son attention ? Lefèvre d'Etaples, vicaire de Guillaume Briçonnet évêque de Meaux, l’introduit auprès de ce dernier, personnalité difficile à situer. De fait, il devient le confident de Marguerite d'Alençon pendant une période de deux ans, avec un échange de lettres permanent. Au point que parfois, on ne sait plus très bien qui a le pas sur l'autre. On a l'impression que Marguerite de Navarre en posant habilement des questions, cherche à orienter elle-même l'évêque Briçonnet, dans une voie qui est celle de la prédication du pur Evangile. C'était bien ce voulait Guillaume Briçonnet, au fond de lui-même.
C'est d'ailleurs ce qu'il a cherché à faire, avec le fameux cénacle de Meaux, sans succès. Le clergé séculier avait suivi et marchait dans le même sens que l'évêque, mais le clergé régulier, lui, n'a pas suivi du tout, et Guillaume Briçonnet s'est replié sur lui-même : son cénacle s'est dispersé, un seul a rejoint les rangs de la Réforme, Guillaume Farel.
3026048848e44dc2c6925a44854eee5c.jpgGuillaume Farel, petit noble du Dauphiné, avait une épée sur ses armes, en principe l'épée de l'esprit, quoique à vrai dire, son blason, affirmait autre chose que l'épée de l'esprit avec comme devise : " Que
veuille-je, sinon qu'elle flamboie ". Guillaume Farel était " tout feu tout flamme " et c'est lui fait venir Calvin à Genève. Il est le seul du cénacle de Meaux qui franchira le pas décisif d'une façon claire et nette, et rejoindra les rangs de la Réforme. Mais on peut constater qu'au sein du cénacle, un certain nombre de membres vont être très utiles à Marguerite d'Alençon, tel Michel d'Arande.
Marguerite de Navarre l'invitera comme prédicateur à Alençon en 1524. De même qu'elle fera venir, plus tard, Roussel, qui faisait partie de ce cénacle. Elle fera de lui, au grand dam de beaucoup, l'évêque d'Oléron. Comme reine de Navarre, elle avait la possibilité de le proposer pour un évêché et elle a fini par l'obtenir, d'autant plus que pendant un certain temps, elle a été en très bons termes avec le pape qui avait de la considération pour elle et réciproquement. Les relations se sont ensuite un petit peu ternies.
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J'en profite pour dire qu'il en a été de même avec Calvin. Elle l'avait, il est vrai, reçu à Nérac où il avait fait la connaissance de Lefèvre d'Etaples, alors à l'hiver de sa vie. Jean Calvin, en 1545, reçoit des diplomates à Genève qui lui disent " nous allons rendre visite à Marguerite de Navarre ", il leur répond: " Il faut vous montrer aimables et souriants, mais ne tenez pas compte de ses conseils ". Il y a là un point qui serait à élucider. Dans l'entourage de Marguerite d'Alençon ou de Navarre, jamais personne ne quittera l'institution catholique, elle-même ne la quittera jamais. Et pourtant, quand on voit ses idées, il n'y a pas de doute, il y a celle de l'autorité de la Bible, et celle du salut par la foi…
Bien des idées rejoignent la Réforme. Mais, avant le Concile de Trente, tout catholique pouvait très bien les émettre. Ce n'était pas toujours recommandé d'aller dans ce sens, mais ce n'était pas non plus interdit. Les choses changeront plus tard. Elle insistait beaucoup, et on le voit dans tous ses écrits, sur l'autorité du Christ et le fait qu'il soit le seul intermédiaire. En même temps, elle reconnaissait que Marie, en tant que mère du Christ, avait un rôle divin et exemplaire. Les saints aussi, avaient pour elle une valeur exemplaire, mais il ne fallait pas, pour autant, s'en servir comme intermédiaires : le seul intermédiaire était donc le Christ. A propos de l'eucharistie, d'une façon générale dans l'ensemble de ses écrits, elle est très vague.
b94d268c95e66be0af532048bfa570a2.jpgDans la région d’Alençon, un prêtre tout à fait exceptionnel a été le premier à prêcher la Réforme, Etienne Lecourt, curé de Condé-sur-Sarthe. Il avait été en relation avec l'Eglise protestante zwinglienne de Berne. Il avait réussi à trouver des documents, où en 1528, l'église de Berne précisait ses positions doctrinales et il les avait traduites en français. Il a effectivement annoncé la Réforme et fait une critique de la messe : lorsque l'on prend le pain et lorsque l'on prend le vin, on ne va pas dire qu'on mange le corps du Christ et qu'on boit son sang. Il affirme : ce sont des images, il ne faut pas parler de cela en parlant d'essence. Il rejetait donc le dogme de la transsubstantiation, et puis, il avait estimé et proclamé que les prêtres pouvaient se marier, d’où son arrestation. On a l'impression que Marguerite d'Alençon a tenté de le sauver, on ne sait pas bien par quel moyen, parce qu'elle était intervenue pour toutes sortes de gens accusés d'hérésie, comme Louis de Berquin. Comme tous les gens du cénacle de Meaux, elle avait montré beaucoup de courage dans ce domaine.
La Sorbonne, qui était la grande autorité dogmatique en France, la regardait d'un très mauvais œil, et aurait tout fait, si elle avait pu, pour la déstabiliser complètement.
Etienne Lecourt sera, finalement, condamné à mort en 1533, brûlé vif à Rouen après qu'on lui ait auparavant coupé la langue, afin qu'il ne puisse pas haranguer la foule au moment de son dernier supplice.
A Alençon l'imprimeur Simon Dubois diffuse les idées de la Réforme, la ville a connu tout un mouvement auquel ont participé un certain nombre de prêtres et de moines, dont cinq d'entre eux ont été très rapidement arrêtés et mis à mort. C'est le début de ce qu'on a appelé l'évangélisme en France, et Alençon y a tenu un rôle important.
Marguerite d'Alençon a tout fait pour les aider, et souvent par la plume. Parmi ses nombreuses œuvres, Le miroir de l'âme pécheresse, imprimé à Alençon en 1531, puis à Paris en 1533 et condamné immédiatement par la Sorbonne, qui n'avait pas compris qui en était l'auteur. L’université dut se rétracter, n'ayant pas envie d'avoir François 1er contre elle. Parmi les plus virulents, Noël Beda, personnage épouvantable qui termina son existence en prison au Mont Saint-Michel, en Normandie, renié et abandonné de tous, au point que la Sorbonne dut organiser une quête pour son enterrement.
Mais, dans le Miroir de l'âme pécheresse, il y a une forte insistance sur le fait que le salut est dû au bénéfice que le Christ nous procure, suivant en cela Melanchton, le bras droit de Luther. Croire en
Jésus-Christ, disait Mélanchton, ce n'est pas croire en ses natures ou dans les modes de son incarnation, c'est croire aux bénéfices (c'est-à-dire aux bienfaits) qu'il nous procure.
0b36efd9021d226f7efa8bac1f7d45ea.jpg Marguerite de Navarre a donc eu connaissance d'un certain nombre de textes de Luther. Tout d'abord, le Petit catéchisme, dont elle en avait traduit une partie, et qui a été partiellement édité par Simon Dubois, à Alençon, avec des modifications et une adaptation, à l'usage des gens qu'il qualifie de rudes, c'est-à-dire destiné à tout public, comme on dit aujourd'hui. Elle avait lu, aussi, le Traité de la liberté chrétienne, l'un des trois grands traités de l'année 1520, avec Appel à la noblesse allemande et La captivité de Babylone. Le Traité de la liberté chrétienne, est sans doute, à mon avis, l’ouvrage le plus admirable de Luther, où il explique que le chrétien, par la foi est libre à l'égard de toutes choses et que, par l'amour fraternel, il est le serviteur de tous.
4e50403bef948781fc51c56bc2a582e4.jpg Il y a d'autres textes de Luther dont Marguerite avait connaissance puisque l'un d'entre eux avait été même traduit à son intention, celui sur les vœux monastiques. Par conséquent on peut dire que l’influence de Luther sur Marguerite d'Alençon est réelle, plus qu'on ne le pense. Martin Bucer - un des réformateurs de la ville de Strasbourg laquelle a eu une très grande influence sur l'ensemble de la Réforme française, beaucoup plus qu'on ne l’a dit jusqu'ici -, Martin Bucer est allé jusqu'à dire en 1530: Alençon, c'est une petite Allemagne. Il voulait dire par là que l'on retrouvait, à Alençon, l'œuvre que Luther avait faite en Allemagne.
Il faut ajouter que Marguerite d'Alençon continuait à croire à la réversibilité des mérites, par exemple. Et que, sur bien des points, elle était restée catholique et qu'elle ne critiquait en aucune manière, d'une façon vraiment sévère, l'institution. Une réforme interne, sans doute, aurait pu être possible, comme celle du 12e siècle avec Bernard de Clairvaux. La réforme qu’il mena a été considérable et une réussite en son temps. Mais, comme le disait si bien Luther, l'Eglise réformée est toujours à réformer, c'est-à-dire à re-former, et il faut qu'il y ait une réforme permanente.
Sans doute, avec Marguerite d'Alençon, je dirais que nous avons affaire à quelqu'un qui est réformiste, mais qui n'est pas réformateur. Certains peuvent ne pas être d'accord là-dessus.
En 1525, il y a, hélas Pavie : le roi de France est captif, et chose étonnante, il demande que ce soit sa soeur qui vienne pour les pourparlers, c'est bien établi. C'est elle qui s’est déplacée, non pas de son fait, non pas à la suite d'une prérogative qui aurait pu être la sienne, qu'elle se serait accordée, mais c'est à la demande même de son frère. Elle a fait preuve d'une capacité réelle en tant que négociatrice. On schématise les choses, en disant trop vite qu'elle était uniquement la conscience religieuse du roi. Elle a eu un rôle politique qui a été plus important sans doute qu'on ne l'a dit. Elle a très bien manœuvré. Avec un laisser-passer qui risquait d'arriver à expiration c'était un très grand risque pour elle de rester en territoire ennemi. Charles Quint, semble-t-il, avait été séduit par cette femme qui avait tant de qualités intellectuelles et certainement beaucoup d'allure, et il semblerait même qu'il ait voulu l'épouser. Curieuse idée compte-tenu de leur différence d'âge. Elle va réussir à négocier tant bien que mal, aucune solution ne va s'imposer comme bonne, mais elle va faire preuve de beaucoup de ténacité et de beaucoup de compétence.
23b0c233f13aae9839c9b9ed1a551c49.jpgVeuve en 1527, on va la marier d'autorité au roi de Navarre dont l’Etat, à ce moment là, est réduit de moitié puisque toute la Navarre catholique est sous tutelle espagnole. Charles Quint ne parle pas de la restituer, surtout après les événements de 1525. Le roi de Navarre était, paraît-il, un chef militaire compétent, mais manquait de subtilité, et collectionnait les maîtresses - c'était un peu l'habitude à l'époque. Or l' ouvrage de Marguerite de Navarre que l'on a tous à l'esprit, c'est L'Heptaméron. Cette oeuvre posthume est intéressante, sorte d'imitation à la française du Décaméron de Boccace (du milieu du 14e siècle, soit 200 ans plus tôt), où l’auteur met en scène des personnages de la haute société, qui à la suite d'une épidémie se retrouvent bloqués dans un monastère pendant dix jours. Ils échangent des propos sur la vie, les hommes, les femmes, l'amour, la politique. Chacun donne son avis, mais tout va un peu dans le même sens. Boccace dirige tout dans la même direction et par conséquent le recueil présente une grande unité sur le plan des conclusions.
Marguerite de Navarre, elle, imagine autre chose. Ils sont dix, cinq hommes et cinq femmes, alors que dans le Décaméron, il y a trois femmes et sept hommes. La rencontre ne va durer que sept jours. Eux aussi vont trouver refuge dans un monastère, bloqués par une rivière en crue, et chacun va raconter une histoire. Le schéma est très différent dans la mesure où chacun défend sur le plan éthique, politique, et religieux, des thèses qui sont différentes. Et derrière les noms, il y a Hircan, que l'on sait être le roi de Navarre, Henri d'Albret, Dame Ousile qui est Louise de Savoie, la mère de Marguerite. Marguerite de Navarre, s’est nommée Parlamente, et on a l'impression que son point de vue domine et qu’il va éclairer les autres. C'est là où beaucoup de gens disent : " Mais alors, quelle liberté de langage ! " C'est une langue qui parfois est très crue et certains l’on qualifié d’ouvrage licencieux, ce qui est excessif. Dans une cour dissolue, elle a donné l'exemple d'une vertu souriante.
D'autres ouvrages nous permettent de saisir sa pensée, tel, La navire, où elle explique ce qu'est la situation du croyant devant la mort. Son frère, décédé, lui apparaît en songe pour la convaincre de ne pas pleurer. Alors commence un dialogue en forme de vision nocturne, dont le long cheminement vers la délivrance pourrait porter en épigraphe : " Mort, où est ta victoire ? ". Ici, Marguerite est plus proche de Dante que de la Pléiade. Les prisons, un livre oublié, parle d'un gentilhomme qui se délivre des lieux où il est enfermé pour gagner la vraie liberté. Le captif a la nostalgie d'un monde sans entraves.
Il retrouve la vraie liberté dans le ravissement de l'âme en Dieu.
La reine de Navarre va écrire ensuite La Comédie de Mont-de-Marsan, la plus connue de ses ouvres théâtrales. Dans le célèbre Miroir de l'âme pécheresse, Marguerite se livre davantage en reconnaissant ses fautes et ses péchés, mais aussi les grâces et les bénéfices (c'est-à-dire les bienfaits ) accordés par Jésus-Christ, son époux. L'ouvrage comporte diverses poésies, notamment une traduction en vers français du Psaume VI par Clément Marot et une ancienne prière à la Vierge, transformée en prière à Jésus.
Les Marguerites de Marguerite de Navarre sont les fleurs des champs dans le jardin bien entretenu des lettres françaises. Certains préféreront peut-être les roses chères à Ronsard. La langue de Marguerite est ancienne et parfois obscure. Son Heptaméron demeure cependant l'un des chefs-d’œuvre de la jeune langue française. Sa personnalité marquée par les déséquilibres, les convulsions et les recherches ardentes des années 1520-1550 semble parfois bien mouvante.
Marguerite de Navarre accepte qu'il rentre dans le salut une part de volonté humaine. Cette alliance de la liberté et de la grâce l'éloigne des luthériens. Certes, le Christ sauveur est le seul intermédiaire, mais cela ne l'empêche pas d'honorer la Vierge et les Saints et de croire à la réversibilité des mérites.
Son abondante correspondance spirituelle et politique nous permet d'affirmer qu'elle a tenu une place de premier plan dans la vie de l'Europe de son temps. Elle a été la mère de Jeanne d'Albret, mère d'Henri IV, ce qui n'est pas sans signification pour la compréhension des origines et du développement de la Réforme en France. Dans sa quête incessante de Dieu, elle promène sur la société de son temps des yeux bien ouverts et un regard parfois malicieux. Elle apparaît, à bien des points de vue, comme l'une des plus nobles figures de femmes du 16e siècle dont elle illumine la première moitié par sa présence vivante au milieu des joies , des soucis et des deuils qui ont dominé sa vie et celle de ses contemporains.
Philippe VASSAUX
Bulletin de la Société d'Histoire du protestantisme en Normandie (n° 44, septembre 2008, p. 2-8)

Sélection bibliographique
Eléments biographiques
- Eugène et Em. Haag,La France protestante, Slatkine reprints ,1966. tome VII. Article : Marguerite de Navarre.
- Pierre Jourda, Encyclopaedia Universalis volume 10, Paris. Article: M. de Navarre
- Pierre Jourda, Marguerite d'Angoulême, duchesse d'Alençon, reine de Navarre, 2 volumes, 2e édition, Turin, 1960. Ouvrage fondamental,
mais parfois controversé
- Jean-Luc Déjean, Marguerite de Navarre, Fayard Paris, 1987. Complet et accessible.
Deux grands textes:
- Simone de Reyff-Glasson, L'Heptaméron, Flammarion Paris, 1982
- Le Miroir de l'âme pécheresse, tome 1 des Marguerites de la Marguerite des princesses, réédité par Slatkine reprints (4 tomes),
Genève,1970
Pour comprendre l'atmosphère de l'époque:
- Lucien Fébure, Au coeur religieux du XVIe siècle, 2e édition, Ed. Jean Touzot, Paris 1968
- Robert Mandrou, Histoire des protestants en France, Privat 1977 article : Pourquoi se réformer?
- Marc Venard, Historiographie de la Réforme Delachaux et Niestlé, Lausanne & Paris, 1977. Articles : Réforme, pré-réforme,
contre-réforme
- Denis Crouzet, La Genèse de la Réforme française 1520-1562, SEDES Paris, 1996. Ouvrage incontournable.
La Réforme à Alençon
- Bernard Roussel, Marguerite de Navarre, les débuts de la Réforme et les troubles d’Alençon, 1530-1534, Bulletin Société historique
et archéologique de l’Orne, déc. 1986.
- Le protestantisme alençonnais, des origines a la Révolution, Société historique et archéologique de l’Orne, déc. 2003.

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