10.02.2008
LA LOI DE 1905 FACE AUX MUTATIONS DU XXIe SIÈCLE
A l'invitation de la SHPN, le professeur Jean Baubérot, titulaire de la chaire « histoire et sociologie de la laïcité » à l'Ecole Pratique des Hautes Etudes est venu à l'université de Caen le 19 octobre 2005 exposer cette question au cours d’une conférence puis répondre aux questions du public.
Retrouvez Jean Baubérot sur http://jeanbauberotlaicite.blogspirit.com/ et le compte rendu de cette conférence par Xavier Delbèque dans le Bulletin de la SHPN "Le Souvenir Huguenot" n°39 de février 2006, ci-dessous:
Une soixantaine de personnes a bien voulu faire le déplacement, par un temps fort pluvieux, pour assister une conférence qui promettait d'être de grande qualité, compte-tenu des nombreux ouvrages de l'auteur sur le sujet. Le public, varié, étudiants en droit, en histoire, membres de la communauté réformée de Caen, membres-enseignants de l'Université et personnalités diverses du monde enseignant et associatif, n'a pas été déçu, et il est peu de dire que cette intervention sur la laïcité, arrivait à point nommé en cette année de centenaire, et peu de temps après les émeutes de jeunes de l'automne 2005, permettant de faire le point sur une question difficile.
D'entrée de jeu, notre conférencier a souligné qu'une commémoration est surtout destinée à mettre en rapport le passé et le présent.
A cet égard, l'historien doit éviter tout anachronisme. Le passé est invoqué, voire convoqué pour justifier le présent, parce qu'une société, tournée vers un avenir incertain, a besoin de se retourner vers le passé. Il est frappant d'observer que deux lois laïques fondamentales, celles de 1881 et 1882, qui organisent l'enseignement primaire obligatoire ainsi que la gratuité, ne comportent pas le titre « laïcité ». C'est paradoxal. Il faut dire que ce qui a été voté, en 1882, a été pensé par Ferdinand Buisson, qui était quant à lui protestant, et qui a été à l'origine de la charpente théorique de la laïcité. Ferdinand Buisson est certainement le premier à avoir compris que le temps des sociétés théocratiques était révolu, et qu'il fallait désormais passer à autre chose. L'école publique se défait ainsi peu à peu de ses liens avec l'Eglise. De même, la médecine s'affranchit-elle également des liens qu'elle entretenait avec le monde religieux. Au XIXe siècle, c'est la fin d'une société où le plus important, était de prévenir le curé avant de faire venir le médecin, parce que l'on considérait que ce qui primait, c'était de passer dans l'au-delà avec les sacrements de l'Eglise. Il est peu de dire qu'après la Révolution française, le pouvoir est laïcisé, qu'il n'est plus question d'un pouvoir de droit divin. C'est cela, qui, au départ, permet la liberté de tous les cultes.
Ceci étant, la réalité empirique, observable, s'écarte sensiblement de l'idéal républicain. Ainsi, l'école laïque s'arrête-t-elle le jeudi, de manière à favoriser la présence des enfants au catéchisme. Dans le même ordre d'idées, la circulaire de 1883 prévoyait que l'on enlèverait le crucifix dans les salles de classe au fur et à mesure que la population se rendrait compte que la religion ne devait pas se mélanger avec l'école. On est donc, au départ, assez prudent. Il n'y a pas cette tension des années 1900-1904, mais une réflexion en profondeur sur le passage d'une société théocratique à une société laïque. Seulement, il y a l'affaire Dreyfus. Et à partir de là, prend forme un courant qui se prononce en faveur de la laïcité intégrale. Il va tout d'abord s'agir de la loi sur les associations de 1901. A cette époque, les congrégations ont fort mauvaise réputation. L'homme qui conduit la lutte contre celles-ci, c'est Combes. Cependant, quand on examine ce qu'a été sa vie personnelle, on est tout de même surpris par ce paradoxe : il est amoureux d'une Carmélite alors même qu'il est anticlérical et qu'il combat les Congrégations.
Combes ne fait pas l'unanimité. En même temps, beaucoup de Républicains, à commencer par Aristide Briand, ont tenté de freiner l'anticléricalisme. Bien sûr, la loi de 1904 interdit l'enseignement aux membres des congrégations et d'ailleurs, 30 000 d'entre eux s'exilent, toutefois, beaucoup se mettent en civil et continuent, de ce fait, à pouvoir enseigner. Si on ajoute à ces reconvertis des congrégations, l'ensemble des prêtres et des laïcs catholiques, il y a là une force. La laïcité intégrale comme horizon final s'éloigne au fur et à mesure que l'on s'en rapproche. On voit bien que les chemins de la laïcité intégrale s'écartent de ceux qui pensent qu'il vaut mieux, pour la République, une réconciliation et un compromis.
Il faut tenir compte de l'affaire des fiches : des officiers ont été fichés selon qu’ils allaient à la messe, paraissaient à la Fête-Dieu ou bien au 14 Juillet. De 1902 à 1904, les séances à l'Assemblée sont assez houleuses.
Combes apparaît comme un chef de guerre et Briand comme un artiste en pacification : représentant alors le courant d'une gauche sociale et réformiste, il est convaincu que la grève générale est la seule façon d'éviter le bain de sang révolutionnaire. Il recherche le compromis et rejette toute idée d'affrontement. Car, les projets de loi des années 1901-1904 sur les sectes, et sur la laïcité à l'école sont surtout constitués de mesures répressives. Or, il reste l'article 2 : la « République ne reconnaît ni ne subventionne aucun culte », Briand va faire ajouter : sauf les services d'aumônerie (prisons, hôpitaux, internats), et plus tard, l'armée, c'est là un lieu clos. Finalement, et c'est tout de même un résultat étonnant, l'expression de la religion dans l'espace public est plus important après ce vote qu'avant. Désormais, on voit le retour des processions, des soutanes, ce qui n'était pas le cas avant. C'est peu de temps après que se développe une sorte de catholicisme républicain. Des républicains qui envisagent par exemple que les paroissiens élisent leur curé. En somme, tout se passe comme si on ne reconnaissait plus les Eglises, mais qu'en même temps, on les respectait. On donne les édifices religieux à ceux qui acceptent de se conformer au culte qu'ils s'engagent à pratiquer. Le pape ne s'y trompe pas : il enjoint aux catholiques de ne pas créer d'associations cultuelles. La suite va voir l'apaisement du conflit : trois nouvelles lois, et notamment celle du 2 janvier 1907, vont finalement légaliser l'Eglise catholique.
Cent ans après, en 2005, on en arrive à une sorte d'équilibre de frustration : frustration de la Fédération Protestante de France qui demande un réexamen de la Loi, frustration des Musulmans qui ne se sont pas vus remettre gratuitement des édifices comme cela a été le cas pour les catholiques et frustration des agnostiques.
Les problèmes nouveaux de cette année 2005, par rapport à l'année 1905, sont surtout ceux qui se posent dans le cadre de l'Union Européenne. Car, pour ce qui est de la France, la loi de 1905 a mis fin au débat sur l'identité de la France. Ce qui est discuté aujourd'hui l'est à une autre échelle : c'est la mention du christianisme dans la Constitution européenne. Ce qui a été de nouveau réclamé, lors du débat constitutionnel européen, c'est la liberté de culte et d'expression religieuse. Ceci étant, la commission présidée par Bernard Stasi a fait état des
problèmes, des menaces réelles résultant d'un radicalisme islamique. Ainsi, à la Réunion, la loi sur le foulard n'est-elle pas appliquée. En effet, la Nation n'est plus, comme elle l'était en 1905, un vecteur de l'universel.
Dans un contexte très différent, mondialisé, les écoles doivent tenir compte de la présence, parfois de plusieurs dizaines de nationalités différentes. Il faut, dans ces conditions, se faire peu à peu à l'idée d'une laïcité mobile qui consiste à façonner l'esprit critique, à former l'esprit dans un monde surinformé.
Après cet exposé synthétique, qui ne prétendait pas faire le tour de la question ou se transformer en un simple cours d'histoire - il existe des livres pour cela - la parole a circulé dans la salle pour évoquer tout d'abord le rôle des Francs-Maçons et des Protestants dans les vingt années précédant la loi de 1905.
Il est certain que le Grand Orient se prononçait clairement en faveur d'une laïcité intégrale, dans la mesure où beaucoup de maçons étaient radicaux et non socialistes et réformistes comme pouvait l'être Aristide Briand, partisan d'une loi de compromis. Briand craignait de voir apparaître une sorte de religion républicaine qui aurait été à l'encontre de l'objectif recherché et qui n'aurait jamais abouti qu'à durcir l'affrontement entre les catholiques et républicains, avec pour effet de faire l'unanimité contre la République. Briand a mis en garde Emile Combes contre le danger de voir ressurgir un extrémisme républicain. Il fallait, selon Briand, rechercher une voie d'apaisement dans ce conflit entre la République et l'Eglise.
Quant aux Protestants, ils ont été présents à chaque stade de l'élaboration de la loi, Ferdinand Buisson se situant pour sa part à la limite entre le protestantisme libéral et la libre-pensée. Mais on a aussi le cas de Francis de Pressenssé, tout à la fois agnostique et pasteur, et qui effectue un voyage aux Etats-Unis et en Ecosse, pour voir comment ils s'en sortent. D'autres interventions concernent le statut concordataire et la situation de l'enseignement en Alsace-Moselle, ainsi qu'en Guyane et à Mayotte, où il existe en particulier une concurrence entre les cultes. J. Baubérot répond que la commission Stasi a proposé de transformer l'enseignement religieux dans les écoles d'Alsace-Moselle en un enseignement laïc des religions, ce qui est grossièrement la situation en France où le fait religieux tient une large place dans les programmes d'histoire-géographie. Il est certain que le
Concordat actuel en vigueur est des plus archaïques. Ce bref compte-rendu laissera sans doute sur leur faim ceux désireux de voir plus en profondeur la question. Aussi nous leur donnons les titres de quelques ouvrages de Jean Baubérot
Compte-rendu rédigé par Xavier Delbèque
Jean Baubérot - Bibliographie
Un christianisme profane ? Paris, PUF, 1978
Cent ans de sciences religieuses en France, Editions du Cerf, 1987
La laïcité, quel héritage de 1789 à nos jours, Genève, Labor & Fides, 1990
Vers un nouveau pacte laïc, Paris, Le Seuil, 1990
Pluralisme et minorités religieuses. Paris-Louvain, Peeters, 1991
Religions et laïcité dans l'Europe des Douze. Paris, Syros, 1994
Histoire de la laïcité (avec G. Gauthier, L. Legrand, P. Ognier, Besançon, C.R.D.P., 1994
La laïcité, évolution et enjeux. Paris, La Documentation française, 1996
La morale laïque contre l'ordre moral. Paris, Le Seuil, 1997
De la tolérance aux droits de l'Homme (avec M. Kneubühler), Grigny, Parole d'Aube, 1998
Une haine oubliée (1870-1905) (avec V. Zuber). Paris, Albion Michel, 200 (ouvrage couronné par l'Académie
française)
Religion, modernité, culture au Royaume-Uni et en France (1800-1914) (avec S. Mathieu. Paris, Le Seuil, collection
Points, 2002
Laïcité (1905-2005) entre passion et raison. Paris, Le Seuil, 2004
Le voile, que cache-t-il ? (avec D. Bouzar et J. Costa-Lacoux, Paris, éd. De l'Atelier, 2004
De la séparation des Eglises et de l'Etat à l'avenir de la laïcité (avec M. Wieviorka). Ed. de l'Aube, sept. 2005
Emile Combes et la princesse carmélite : improbable amour, roman historique, Editions de l'Aube, oct. 2005
Histoire de la laïcité en France, PUF, QSJ ? n° 3 571, troisième édition, août 2005.
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