01.02.2008
Aperçu sur le protestantisme évangélique en Normandie
Trois « moments » : les implantations méthodiste, baptiste, pentecôtiste. Conférence de Sébastien Fath (CNRS), à Lisieux pour la Société d'Histoire du Protestantisme en Normandie. http://blogdesebastienfath.hautetfort.com/
Région dotée d'une très forte personnalité, la Normandie a été exposée précocement aux idées de la Réforme. Dès 1529, le Petit catéchisme de Luther est traduit à Alençon, où les premiers luthériens normands sont conduits au bûcher, et un siècle plus tard, on a pu estimer à environ 100.000 le nombre des protestants normands durant les décennies qui suivent l'Edit de Nantes (1598) (1) . Deux raisons expliquent ce poids précoce et profond du protestantisme :
la proximité avec Paris et ses « idées nouvelles », et l'ouverture de la Normandie à l'échelle internationale, illustrée notamment par le célèbre séjour du calviniste John Knox (1514-1572), grand réformateur écossais, à Dieppe (1555-1557). Mais la révocation de l'Édit de Nantes, et l'ostracisme prolongé auquel a été ensuite soumis le protestantisme français, ont mis un coup d'arrêt, décimant une population partagée entre clandestinité « opiniâtre » au pays (2) et sillage de « ceux qui partirent » à l'étranger (3). Au début du XIXe siècle, les « protestants de l'Ouest » (4), Normandie comprise, sont profondément affaiblis. C'est dans ce contexte qu'il faut situer l'arrivée progressive de protestants de type « évangélique », marqués par l'accent sur la conversion, le biblicisme, la centralité de la Croix et l'engagement. Ces néoprotestants n'appartiennent pas à un courant uniforme. Ils renvoient à des profils très variés, de la rigueur doctrinale à l'extraversion charismatique. Mais dans tous les cas, ils sont prosélytes, soucieux d'élargir l'assise des Églises locales, des paroisses, et leur influence, depuis le XIXe siècle, n'est pas périphérique. Si la majorité des pratiquants protestants de Normandie, au XXIe siècle, appartiennent aux Églises protestantes évangéliques, c'est bien parce que ces dernières ont activement marqué l'histoire régionale depuis deux siècles.
Faute d'en brosser l'histoire exhaustive (qui reste à faire), trois « moments» privilégiés de cette marque évangélique doivent être rappelés. Le premier est le « moment méthodiste », qui fait découvrir aux protestants normands une spiritualité revivaliste de type évangélique. Le second est le « moment baptiste » la pratique systématique du baptême du converti, qui s'est aujourd'hui imposé dans la plupart des Églises évangéliques (mais aussi dans beaucoup de paroisses réformées) comme le mode baptismal privilégié. Cinquante ans plus tard, le « moment pentecôtiste » ajoute à la palette de la diversité protestante normande une autre touche déterminante, celle d'une sensibilité spiritocentrée marquée par le miracle et le charisme. Ces trois moments ne résument pas la variété évangélique, qui s'est exprimée aussi (et amplement) à l'intérieur même des Églises réformées, passées d'un déisme majoritaire au début du XIXe siècle à une orientation plutôt évangélique (ou « orthodoxe ») trois générations plus tard (5). Mais ils ont décisivement charpenté l'implantation en Normandie d'Églises évangéliques de professants (6), jusqu'aux rivages du XXIe siècle.
I. Les pionniers du réveil évangélique en Normandie : l'arrivée des méthodistes (années 1800)
Le premier « moment » de l'implantation évangélique en Normandie remonte au seuil du XIXe siècle, avec l'arrivée des méthodistes. « Aux approches de la Révolution », nous apprend Michel Reulos, « des communautés réformées s'étaient reconstituées au Havre, à Bolbec, Luneray, Rouen, Dieppe, Condé-sur-Noireau, Caen (7), au Chefresne et Montivilliers » (8), mais c'est un protestantisme affaibli, blessé, au patrimoine dévasté (9), qui n'est plus que l'ombre du protestantisme prospère du XVIIe siècle. C'est dans ce contexte que s'inscrit un premier effort de « réveil », impulsé par le mouvement méthodiste. « Réveil » et « méthodisme », voilà deux termes singuliers qui méritent définition. Dans l'histoire protestante, les réveils renvoient à des périodes de remobilisation militante, avec une dimension sociétale (création d'oeuvres sociales, comme la Croix- Rouge), ecclésiale (création d'Églises nouvelles, comme les méthodistes), et individuelle (conversions). Fondé par John Wesley (1703-1791) et George Whitefield (1714-1770), le méthodisme est directement issu, au XVIIIe siècle, d'un de ces mouvements de réveils, focalisé sur la conversion, la régénération (reconfiguration de la vie suite à la conversion) et une spiritualité méthodique (prière, lecture biblique), d'où vient le nom de « méthodisme ». Né à l'intérieur de l'Église anglicane, le méthodisme s'en est ensuite détaché à la fin du XVIIIe siècle, mais son ambition n'a jamais varié : plutôt que de rajouter des divisions au protestantisme, le méthodisme a toujours recherché d'abord à revivifier le protestantisme existant, et c'est bien à cette tâche qu'il va s'atteler en Normandie aux lendemains de la Révolution, à partir d'une base de lancement, les îles anglo-normandes (Jersey, Guernesey). C'est à Jean de Quetteville de Jersey, puis William Mahy (1764-1813), prédicateur méthodiste à Guernesey, suivi de Pierre-Eusèbe du Pontavice (1770-1810), jeune noble français converti, qu'il est revenu d'initier une première évangélisation wesleyenne en France à partir de la Normandie, de 1791 à 1810. Coordonnée par le Dr Coke, cette implantation méthodiste précoce a été étudiée par Pierre Sogno dans une thèse de doctorat (10).
Relativement distincte du revivalisme intra-réformé qui va se manifester plus tard, l'action des méthodistes se veut le levain qui fait lever la pâte normande, rêvant de multiplier pains et poissons à l'heure du réveil évangélique (11). Le tout premier impact méthodiste en Normandie, évoqué par Alice Wemyss, rend bien compte du décalage entre ce mouvement revivaliste et le protestantisme très affaibli de la Normandie du début de la Révolution. Présent un dimanche dans le port de Courseulles, le négociant anglais Angel, collaborateur de Jean de
Quetteville, assiste au culte réformé présidé par un ancien. Poussive, la cérémonie ne le décourage pas, et il retourne le soir à une réunion à laquelle n'assistent que des femmes. Quand on le prie de prendre la parole, il se lance alors dans une description de sa conversion qui provoque l'étonnement et l'attention de son auditoire, une femme s'exclamant : « depuis plus de quarante ans que je suis persécutée pour ma religion, c'est bien la première fois que l'on me l'explique ! » (12). C'est suite à ce premier contact que le prédicateur méthodiste William Mahy s'installe comme prédicant en Normandie.
Cette spiritualité méthodiste qui commence timidement à s'implanter, et qui va bientôt se diffuser lentement dans le bocage à la faveur des tournées de Mahy, s'inscrit dans l'héritage réformé mais tranche aussi avec lui. Mahy décrète ainsi que seuls les régénérés doivent avoir le droit de la Sainte Cène, et la conversion du coeur est préchée comme élément fondateur de l'identité chrétienne, ce dont les protestants locaux n'ont pas l'habitude.
Marqué par les quatre traits caractéristiques du protestantisme évangélique, Mahy les a fait découvrir à la population normande au travers de son méthodisme. Mais les temps troublés qui marquent son ministère n'ont pas simplifié sa tâche. Marié à une jeune normande de Beuville, Mahy fait face à la Terreur, puis à la transition mouvementée entre République et Empire, et les épreuves traversées lui font perdre la raison en 1808. C'est un jeune émigré, Pierre-Eusèbe du Pontavice-Vaugary (1770-1810) qui lui succéda. Ancien catholique monarchiste converti à la foi évangélique par le biais des 23 méthodistes de Jersey, du Pontavice reconnaît que « ses crimes » ont été « lavés dans le sang de l'agneau » (13), suivant la rhétorique pascale en vigueur dans ces milieux. Consacré pasteur en décembre 1804, du Pontavice s'acquit rapidement une réputation de douceur et d'humilité, celle d'un homme « qui prêchait d'abondance (c'est-à-dire de manière spontanée) et faisait appel au coeur plutôt qu'à la raison »(14). Il oeuvre en Basse-Normandie jusqu'en 1805, après quoi il tient un poste de pasteur réformé dans le pays de Caux (toujours en restant de sympathies méthodistes) jusqu'à sa mort. Les conditions ne sont pas faciles, la faiblesse du protestantisme et le manque de moyen découragent. Évoquant l'oeuvre de son collègue Mahy, Pierre du Pontavice raconte, dans une lettre de 1804 : « Notre frère prêche dans plusieurs communes assez éloignées et les visite de temps en temps. Il espère s'y rendre dans quelques jours. Nous n'y avons pas de classe, ce qui n'est pas surprenant, M. Mahy ayant à prêcher dans une douzaine de communes, fort distantes les unes des autres ; et n'ayant pas de cheval, il doit aller à pied dans une contrée où les chemins sont fort mauvais, surtout en hiver ; il ne peut en conséquence visiter que rarement les villages éloignés. Il en résulte que, si sa prédication réveille quelques personnes, elles sont exposées à perdre ce qu'elles ont reçu, ne pouvant pas être visitées assez fréquemment. Je crois que deux prédicateurs seraient très nécessaires ici. Il serait aussi très nécessaire qu'ils eussent un cheval. Cela coûterait cher, il est vrai : mais la grande probabilité d'une abondante moisson à recueillir dans ce pays devrait encourager nos amis à nous venir en aide » (15).
Après le décès de Pierre du Pontavice, les méthodistes, à partir de leurs bases les îles anglonormandes, ne renoncèrent pas à convertir les normands. Ils initièrent d'abord une oeuvre de conversion des prisonniers français, entreprise sans grand succès et aux effets d'image malheureux pour eux (16), ils soutinrent ensuite un temps l'oeuvre de Laurent Cadoret (1770-1861), converti à la foi évangélique lors de sa captivité en Angleterre. En poste à Condé-sur-Noireau puis Luneray (consistoire de Rouen), Cadoret, optimiste, écrivait que « le temple en construction pourra contenir mille personnes » (17). Mais jamais le nombre des convertis n'approchera ce pronostic. À la chute de l'Empire, les méthodistes redoublèrent d'efforts en direction de la Normandie, avec Amice Ollivier, qui choisit le Cotentin pour champ de mission. Ce dernier atteint beaucoup de catholiques à Cherbourg, où il obtient finalement, en 1819 et grâce aux pressions du consistoire, l'autorisation d'ouvrir un lieu de culte protestant(18), tandis que le pasteur Le Sueur s'installe à la même époque au Havre, puis à Beuville. Le pasteur méthodiste anglais Toase oeuvre quant à lui quelque temps à Caen avant de partir pour Orléans (19). Le pasteur anglais Charles Cook (1787-1858), grand maître d'oeuvre de l'implantation méthodiste en France, fait de même, débarquant à Caen en 1818 (20). Sous la Restauration, Armand de Kerpezdron (1771-1854), qui avait déjà tenté d'évangéliser quelques prisonniers normands sur les pontons anglais, s'implante quant à lui à Mer, où « il en deviendra jusqu'à sa mort (1854) le pasteur aimé et dévoué », d'après Samuel Mours (21). En vingt ans, de 1791 aux premières années de Louis XVIII, les méthodistes ont bel et bien marqué la Normandie, diffusant un protestantisme du coeur, de la conversion, typique de ce qu'on désigne aujourd'hui comme le courant évangélique. Matthieu Lelièvre a publié un très intéressant témoignage d'un des premiers auditeurs des méthodistes de Normandie. Il s'agit de Pierre de la Fontenelle, converti par l'entremise de William Mahy et de Pierre du Pontavice. Matthieu Lelièvre souligne qu'il s'agit de l'un « des plus anciens 24 méthodistes du Bocage » (22), et sa description rend bien compte de l'originalité évangélique des wesleyens: « La révolution de 89 renversa toutes les formes du culte. Mais quelque temps après, le calme revint, et nous nous réunîmes en forme d'assemblée religieuse. Il fut question alors d'avoir un pasteur. On nous indiqua M. Mahy, auquel nous écrivîmes, et il nous fit réponse qu'il se trouverait un tel jour à Condé-sur-Noireau. Je fus désigné pour aller à sa rencontre, et je le conduisis chez moi, où il resta quelques jours ; il prêcha le dimanche suivant, et toute l'assemblée fut bien satisfaite ; quelques-un même disaient : c'est un Saurin ! Il prêcha encore plusieurs fois, même en un jour ouvrier. Il nous reprenait fortement quand il nous entendait jurer et prendre le nom de Dieu en vain, n'ayant aucun égard à l'apparence des personnes ; il nous disait que, quand on parle de Dieu, on doit toujours le faire avec le plus grand respect, puisqu'Il ne tiendra point pour innocent celui qui aura pris son nom en vain, et que les jureurs et les blasphémateurs n'hériteront point le royaume des cieux. Cela faisait plaisir à quelques-uns et de la peine aux autres. Cependant il fut le moyen de faire cesser en grande partie toutes ces mauvaises habitudes chez beaucoup de personnes, et même chez celles qui paraissaient s'en moquer. Quand il nous rencontrait, il nous demandait l'état de notre âme ; pour moi cela me paraissait comme s'il m'avait parlé du pape ! Il nous prêchait continuellement sur la conversion, par la repentance envers Dieu et la foi en Jésus-Christ. Il insistait en temps et hors de temps, nous disant qu'il nous fallait être convaincus de péché, avoir le coeur brisé et pleurer sur notre triste état de chute et de culpabilité, avoir en horreur le mal et l'abandonner entièrement, enfin qu'il nous fallait éprouver un changement réel dans nos coeurs, dans nos dispositions, dans nos paroles et dans toute notre conduite. Il nous parlait beaucoup du Saint Esprit dans tous ses sermons, ce qui nous paraissait très étrange. Nous commençames bientôt à avoir des contestations les uns avec les autres, touchant les prédications
de M.Mahy, qui n'étaient approuvées que d'un petit nombre de personnes (23). »
Au travers de la fin de cet extrait, on voit bien que l'action méthodiste, toute originale qu'elle soit, s'avérera en fin de compte beaucoup plus limitée que ce que ses promoteurs l'imaginaient, ou le rêvaient. Même si des conversions durables se produisent, ces dernières ne touchent qu'un « petit nombre de personnes ». Le puissant catholicisme normand, qui voit d'un oeil très soupçonneux la réintégration du protestantisme dans la nation, n'a manifestement rien fait pour faciliter la tâche des méthodistes24. Mais surtout, les connections ouvertement britanniques de ces premiers méthodistes n'ont pas aidé, dans un contexte où la population locale regarde traditionnellement avec une certaine méfiance les « messieurs » venus d'outre-Manche. Comme l'observe Michel Reulos, « le voisinage des îles anglo-normandes », où le méthodisme s'affirme dès 1791, n'a guère « d'effet sur le protestantisme local car il s'agit de ressortissants anglais, traditionnellement mal vus »25. Il n'en reste pas moins qu'il appartient aux méthodistes d'avoir été les premiers à implanter en Normandie les idées qui allaient faire le succès (relatif) du réveil évangélique, parmi lesquelles la conversion du coeur, une vie transformée sur la base d'une nouvelle ascèse, et (25) un biblicisme rigoureux qui souligne la transcendance divine et son efficacité quotidienne dans la vie du croyant.
Portrait de Ruben Saillens à 50 ans
II. Les pionniers du baptême du converti :L'arrivée des baptistes dans les années 1880
Avec l'arrivée des baptistes, dans les années 1880, il est possible de distinguer un second « moment » de l'influence évangélique en Normandie. Il est caractérisé cette fois, outre les traits évangéliques classiques, déjà défendus par les méthodistes, par la mise en valeur du baptême du converti. Il faut rappeler en effet que pour les baptistes, issus d'un mouvement protestant né au début du XVIIe siècle, le seul et vrai baptême est celui du converti, administré par immersion, à la base de la spécificité, et du nom, des baptistes.
Implantés en France depuis les lendemains du Premier Empire(26), les baptistes ont mis du temps à véritablement pénétrer en Normandie. Longtemps, elle n'était pour quelques privilégiés d'entre-eux qu'une région de passage, à la faveur des voyages trans-Manche ou transatlantiques, avec l'étape portuaire quasiment obligée du Havre. Les choses changent au terme du Second Empire. Alors que les baptistes gagnent des marges de manoeuvre et une visibilité grâce aux libertés procurées par la IIIe République, la Normandie va devenir pour eux un nouveau champ de mission. C'est sous l'influence de baptistes parisiens, et non pas britanniques (comme dans le cas des méthodistes), que l'oeuvre baptiste a commencé à s'affirmer en Normandie, précisément à Rouen. A partir de 1884-85, le témoignage très actif d'une fille du pasteur baptiste Jean-Baptiste Crétin (1813-1893), Évodie, épouse de Charles Coudurier (27), installée à Rouen, a initié une dynamique missionnaire locale et a commencé à faire connaître l'option baptiste dans la grande cité portuaire normande. Cette initiative isolée, encouragée ensuite par l'Église baptiste parisienne de la rue de Lille (qui envoie, en mai 1892, l'évangéliste H.A. Guignard) a débouché à Rouen sur la constitution d'une Église baptiste dès 1892. L'Annual Report de l'ABFMS, mission américaine qui soutient financièrement une part de l'oeuvre baptiste en France, décrit ainsi les étapes qui ont conduit à la formation de cette assemblée, la première Église baptiste normande :
"[...] Une jeune fille baptiste, fille de Jean-Baptiste Crétin, a travaillé dans cette ville sous sa responsabilité pendant sept ans. Avec l'aide de quelques-uns de ses amis, elle a loué deux salles missionnaires, et le succès fut tel qu'elle nous demanda28 d'envoyer un évangéliste qui pourrait aussi tenir lieu de pasteur, et rassembler les convertis. Nous avons trouvé l'homme de la situation en Paul Guignard, qui est français mais qui a travaillé précédemment en Suisse. [...] En plus des deux salles missionnaires déjà mentionnées, il en ouvrit une troisième, afin de pouvoir y célébrer le culte et de procéder à des baptêmes. Il a été capable, en peu de mois, de baptiser (38) convertis, s'ajoutant à 11 personnes baptisées précédemment par d'autres. Si bien que nous avons maintenant à Rouen une solide petite Église de 49 personnes, avec nombre de postulants au baptême (29)."
On voit bien dans ce rapport la « touche baptiste », avec une focalisation assez importante sur le baptême du converti, signe de l'efficacité de l'oeuvre prosélyte et gage de la viabilité d'une Église locale (30). Cependant, l'oeuvre a connu, à l'image de la première Église baptiste lyonnaise créée dans des conditions assez proches un demi-siècle plus tôt, de rapides difficultés. Constituée trop vite en Église, alors que les membres, tous très jeunes convertis, manquaient encore d'une claire conscience de leur cohésion et de ce qu'impliquait leur nouvelle identité
baptiste, les effectifs ne tardèrent pas à chuter. Confronté à l'influence d'une spiritualité enthousiaste (de type irvingien, pré-pentecôtiste) qui causa le départ du pasteur Guignard en 1895 (il est alors remplacé par le pasteur de Robert, qui vient de Toulon), le groupe baptiste rouennais se réduit. Après 1900, l'Église de Rouen, en perte de vitesse continue, devient une annexe de l'Église baptiste parisienne de la Rue Meslay. Le pasteur de Robert est reparti à Toulon, sur décision du Comité Missionnaire baptiste franco-suisse (31), laissant un groupe d'une quinzaine de membres, qui se réunit alors au 95, rue La Fayette. Dans les années qui suivent, le groupe, déménagé à la rue du Grand Pont, se maintient tant bien que mal, à la recherche d'un second souffle.
La mission baptiste ne s'est pas limitée à Rouen. À partir de la Bretagne, qui connaît une présence baptiste active dès les années 1830, leur influence va contribuer à l'ouverture d'un autre front missionnaire en Normandie. Dans le grand port du Havre, ville où le missionnaire baptiste américain Isaac Willmarth avait débarqué au 31 mai 1834, suivi plus tard par d'autres missionnaires (32), la Mission Évangélique Bretonne de Trémel est à l'origine, dès 1887, du développement d'une communauté (composée essentiellement de bretons). Non explicitement baptiste quoiqu'en partageant les orientations, elle a été encadrée pendant vingt ans (jusqu'en 1907) par le pasteur François-Marie Le Quéré et soutenue par un « comité autonome dont la cheville ouvrière était Mlle Biolley, d'origine suisse, plus tard responsable du Ruban bleu » (oeuvre chrétienne de tempérance) (33). En 1894, L'Écho de la Vérité, principal journal baptiste, annonce parallèlement la constitution d'une petite Église, sans qu'il soit possible d'établir la nature précise des liens entre cette dernière et la communauté fondée par Le Quéré :
« Notre ami M. Noé, instituteur au Havre, nous annonce que la petite Union chrétienne des jeunes gens dont il est le président (21, place Gambetta) vient de célébrer son premier anniversaire. Il nous annonce aussi que quelques chrétiens baptistes se sont réunis pour constituer, au Havre, une Église évangélique baptiste basée sur la confession de foi des Églises baptistes de France. Nous nous réjouissons de ces bonnes nouvelles et nous espérons que le petit troupeau grandira » (34).
Les campagnes normandes ne sont pas oubliées : elles sont ainsi visitées, en 1894, par le pasteur Ruben Saillens (1855-1942), grande figure du mouvement baptiste et évangélique français, enterré en Normandie (35) à Condé-sur-Noireau. Il est accompagné par M.Maillet, diacre de l'Église de la rue Saint-Denis, et les deux commes sillonnent les campagnes de la Manche et du Calvados, visitant en particulier une femme de Saint-Lô qui s'est convertie plus de cinquante ans auparavant, à la suite d'un voyage en Angleterre. Ce parcours a inspiré à Ruben Saillens une description saisissante de la région et de ses habitants, où l'alcoolisme fait des ravages :
"[...] Nous étions dans la partie probablement la plus cléricale de cette belle Normandie, qui serait bien plus belle sans ces trois plaies : la superstition, l'avarice et l'alcoolisme. L'alcoolisme surtout y fait de grands ravages ; nous en avons été navrés. Bien que nos auditoires fussent peu nombreux (20 à 40 personnes, car nous étions à la saison des récoltes) nous avions toujours devant nous quelque misérable esclave de ce vice dégradant. Les femmes elles- mêmes s'adonnent à l'eau-de-vie ; elles la versent de leurs propres mains à leurs enfants. Les neufdixièmes de la population normande sont alcoolisés plus ou moins. Qu'ils sont tristes, ces grands villages silencieux où l'on n'entend point le bruit joyeux des enfants! La population décroît, l'alcoolisme augmente. Si le mal sévissait partout en France comme dans cette contrée-là, ce serait désastreux. L'état perpétuel d'excitation alcoolique dans lequel, presque sans exception, se trouvent nos pauvres Normands, rend presque impossible l'évangélisation parmi eux. Ils ne comprennent pas, ou s'ils comprennent, ils n'ont pas en eux la force de volonté nécessaire pour venir à Jésus-Christ, qui les sauverait. Nous revenons de cette tournée le coeur rempli de reconnaissance envers Dieu pour le courage et la fidélité de nos soeurs, et de tristesse en voyant combien lourde est la pierre qui pèse sur ces populations mortes. Mais notre Dieu n'est-il pas le Dieu des résurrections (36) ?"
Le baptême par immersion dégrise-t-il du calvados ? Peu de Normands, en tout cas, semblent le penser, et les convertis ne se précipitent pas pour écouter et suivre les évangélistes. Face à ces populations hébétées par l'alcool, le pasteur Saillens a manifestement besoin de tous les ressorts de sa foi pour persévérer. Plus loin, il affirme encore : « Mais le sol est dur, en Normandie, nous l'avons trouvé plus dur que nulle part ailleurs. Les curés ont fulminé contre nous. Après l'une de nos réunions, on nous a volé les guides de notre cheval, il a fallu les remplacer par des cordes. Nulle part on ne verra, d'ailleurs, tant de crucifix et de bénitiers dans les maisons, tant de calvaires sur les routes : presque autant que de cabarets dans les villages » (37).
Compte tenu de ces conditions difficiles (une forte emprise du catholicisme, le fléau de l'alcoolisme rural - et urbain -) les progrès baptistes en Normandie sont lents. On retrouve, à bien des égards, l'écho des difficultés rencontrées 80 ans plus tôt par les méthodistes. Les convertis sont rares, l'adversité culturelle est considérable, mais dans un cas comme dans l'autre, une influence, faible certes, mais durable, marque le terreau normand.
Matérialisée par quelques petites communautés nouvelles, elle met en avant un protestantisme militant, de conversion, prosélyte et bibliciste, qui par le biais des baptistes va adopter de façon de plus en plus dominante le baptême du converti.
III. Les pionniers du miracle : l'arrivée graduelle du pentecôtisme depuis les années 1920
Après les méthodistes, qui mettent à l'honneur la conversion, puis les baptistes, qui mettent en avant le baptême par immersion, l'arrivée des pentecôtistes en Normandie, au début du XXe siècle, marque un troisième « moment » important dans l'histoire des Églises évangéliques normandes.
La photo porte au dos la mention "l'IB [= l'Institut Biblique] au travail". On y reconnaît, sur l'estrade aménagée sur l'automobile de l'évangéliste Claude Arnéra (le 2e en partant de la droite), Ruben Saillens, son épouse Jeanne, et sa fille Louise Saillens, parmi d'autres collaborateurs et élèves de l'Institut.
Les pentecôtistes sont en partie porteurs à la fois de la tradition évangélique méthodiste, de la tradition évangélique et baptismale des baptistes, mais aussi d'un type de spiritualité original, fondé sur l'efficacité de l'agir divin, au travers de la personne du Saint-Esprit. Glossolalie, guérison miraculeuse, prophétie sont des éléments clefs de cette identité évangélique particulière, qui a connu au XXe siècle une expansion mondiale très considérable (38). L'implantation pentecôtiste au Havre et en Normandie a été facilitée par plusieurs facteurs. Il faut noter d'abord l'importance d'un catholicisme populaire, tourné vers le miracle, le merveilleux, qui s'accommode assez bien de l'idée d'un Dieu des miracles qui peut guérir par simple imposition des mains. Il faut souligner ensuite les nombreuses souffrances physiques de la population, marquées par la guerre de 1914-18, mais aussi par le maintien d'un alcoolisme endémique. Ces souffrances rendaient les Normands plus ouverts à un message religieux axé sur la guérison. Enfin, il faut sans doute aussi faire crédit aux évangéliques qui ont précédé les pentecôtistes d'avoir, en quelque sorte, préparé le terrain à l'arrivée d'une nouvelle orientation protestante évangélique. L'historien Jean-Yves Carluer a bien montré combien la grande ville portuaire du Havre a pu servir d'incubateur à de multiples expressions et implantations évangéliques destinées à faire souche en Normandie (39). Baptistes, méthodistes s'y activent, mais aussi (et il ne faudrait pas l'oublier), des réformés marqués par les idées du réveil. Jean-Yves Carluer souligne la présence d'une véritable culture de prosélytisme populaire. Le protestant de Normandie titre ainsi, dans son numéro de mai 1894, Evangélisons, stimulé par l'engagement de la Société d'Évangélisation de Normandie, section de la Société Centrale des Églises réformées (40). Un exemple manifeste de cette culture prosélyte et de rôle d'accueil de la diversité évangélique est Mlle Hélène Biolley, grande figure du protestantisme évangélique du Havre. Arrivée de Suisse au Havre en 1880, hôtellière, à la tête depuis 1896 du Ruban Bleu, un établissement sans alcool à destination des voyageurs et des marins, Mlle Biolley était une protestante évangélique très convaincue, marquée par une spiritualité très proche du pentecôtisme : « la guérison par la foi marche avec le salut », estimait-elle41. Membre de l'Église d'orientation baptiste fondée par Le Quéré, elle invitait volontiers les prédicateurs et missionnaires évangéliques de passage, tels Smith Wigglesworth en 1920 ou les frères Jeffreys en 1921. C'est cette Mlle Biolley, qui n'hésitait pas à prêcher à l'occasion, qui convainquit un jeune missionnaire anglais, Douglas Scott (1900-1967), de s'intéresser à la Normandie et à la France. Scott était alors en vacances au Havre, en 1927, avant un départ prévu pour le Congo (42). Mais les échanges avec Mlle Biolley convainquirent Scott de l'importance du terrain français. Scott
décida finalement de revoir ses plans de mission, et de mettre le cap sur la Normandie, où il accoste au Havre le 1er janvier 1930. Scott est alors profondément marqué par les principaux traits de la spiritualité pentecôtiste. Il parle en langues, il impose les mains, il prophétise, il prêche un Saint-Esprit puissant, venu pour enflammer les coeurs et les faire renaître dans la foi. Ses dons de glossolalie ne lui permettent pas pour autant de parler français facilement. Ses premiers efforts de prédication dans la langue de Voltaire sont plus que laborieux. Mais il persévère et bien vite, les résultats sont là en termes d'affluence. Écoutons Georges Stotts décrire ces premiers mois de prédication au Havre : « D.Scott prêchait dans un français excécrable, mais ce qui lui manquait quant aux finesses de la langue était plus que largement compensé par la ferveur de son âme. Les gens de la ville disaient : « Venez donc écouter ce drôle d'Anglais qui s'escrime à parler le français ! » Lors de la première réunion, « Dieu guérit un homme qui avait été gazé pendant la première Guerre Mondiale ». Ce soir-là, un cheminot assistait à la réunion et, stupéfait de ce qu'il avait vu, parla à tous ses camarades de ce qui était arrivé. Une femme fut guérie du cancer et ses médecins, après l'avoir examinée, confirmèrent avec étonnement sa guérison. Son mari, commandant d'un transatlantique, parla à tous ses passagers de la guérison miraculeuse de sa femme. À une autre occasion, D. Scott pria pour une femme rendue infirme par des rhumatismes. Elle recouvra instantanément l'usage de tous ses membres et repartit chez elle à pied. Étonnés de ces manifestations de la puissance de Dieu, les gens vinrent de plus en plus nombreux assister aux réunions. La ville portuaire, bouleversée par ces étranges phénomènes, s'intéressa beaucoup à D.Scott et à ses réunions : un témoin oculaire fit remarquer que tout le monde parlait de ces réunions, certains disant que c'était une nouvelle religion venant d'Amérique. Des foules envahirent bientôt la petite salle (42). D.Scott loua alors un dancing désaffecté de la Rue André Caplet qui devint, lui aussi, rapidement trop petit. (...) L'attitude de quelques prêtres catholiques romains qui s'opposèrent aux réunions leur servit de publicité gratuite. Le clergé, sans se livrer à une persécution ouverte, mit cependant ses paroissiens en garde et leur interdit d'assister aux réunions sous peine d'excommunication. Naturellement, semblables avertissements piquèrent la curiosité des gens et beaucoup de personnes se rendirent aux réunions » (43).
La ligne de Scott, qui sera bientôt celle des Assemblées de Dieu (ADD), mouvement pentecôtiste dont il peut être considéré comme le fondateur en France, est ici fort bien décrite : elle met l'accent sur l'efficacité du Saint-Esprit, sur le miracle, sur une religion empiriquement efficace pour guérir les maux de la vie. Et les Normands accourent, bien plus nombreux qu'au prêche méthodiste ou baptiste. Au contraire des premiers (baptistes comme méthodistes), les pentecôtistes ont beaucoup plus rapidement réussi à implanter des communautés relativement nombreuses. Promptement aidé par des prédicateurs formés sur le tas, Scott n'a pas tardé à rassembler des foules importantes, parmi lesquels les conversions et les baptêmes par immersion se succèdent par centaines. Qu'on en juge : en 1937, L'assemblée pentecôtiste du Havre compte 420 membres, celle de Rouen 333, celle de Frileuse, 245. On trouve 133 membres à Elbeuf, 89 à Lisieux, 59 à Honfleur et à Maromme, 41 à Caudebec-en-Caux. Jamais ni les méthodistes, ni les baptistes n'ont approché un tel succès populaire en si peu de temps. L'ampleur et l'efficacité de l'implantation pentecôtiste en terre normande est telle qu'on peut considérer que la Normandie constitue le véritable berceau des ADD, c'est-à-dire des Assemblées de Dieu, principale dénomination pentecôtiste présente en France (44).
On peut à certains égards s'interroger sur les raisons de ce succès, en comparant avec le peu de réussite antérieure en Normandie des méthodistes, puis des baptistes. Serait-ce là un signe que l'implantation pentecôtiste répondrait finalement à un type de religiosité assez différente du protestantisme ? Une religiosité de l'efficacité assez proche, au fond, de la religion populaire de type catholique ? On ne peut en exclure l'hypothèse, abondamment développée dans un tout autre contexte par Jean-Pierre Bastian, spécialiste des pentecôtismes d'Amérique latine (45). Le succès patent du pentecôtisme à Lisieux, par exemple (89 convertis en sept ans), intrigue, et laisse à penser qu'en effet, l'option pentecôtiste serait moins protestante qu'à mi-chemin entre des emprunts protestants et une religiosité catholique populaire marquée par le merveilleux, le miracle, et l'importance d'un médiateur spécialisé, le clerc (type prophète-guérisseur chez les pentecôtistes, type prêtre chez les catholiques) entre Dieu et les humains. D'un autre côté, il est difficile de ne pas retrouver, dans le pentecôtisme normand de version ADD, bien des traits typiques du protestantisme et de son courant évangélique : importance de la Bible, longuement prêchée, refus d'une institution centralisée de type Église catholique, accent sur la relation directe de l'individu à Dieu, rôle clef de la conversion. Ces confluences sont confirmées aussi par les influences réciproques, notamment entre baptistes, méthodistes et pentecôtistes. Lorsque le prédicateur pentecôtiste du Havre, Félix Gallice, subit le « terrible choc de l'attaque alliée », le pasteur Gallice « et sa famille parcourut à bicyclette la distance qui séparait le Havre d'un petit village des environs de Caen où ils furent reçus par l'éminent théologien et compositeur baptiste Ruben Saillens »(46), alors réfugié au vert en Normandie, où il finit ses jours un peu plus tard. Par ailleurs, il ne faut pas oublier que si Lisieux est un haut lieu du catholicisme populaire, c'est aussi un ancien lieu d'implantation protestante, doté, au moment de l'arrivée des pentecôtistes, d'une communauté méthodiste active (47), qui rejoindra en 1938 (tout comme celle de Honfleur) l'Église réformée de France unifiée. Le pentecôtisme n'est donc pas un « OVNI » dans l'histoire religieuse normande : il s'insère dans une histoire protestante marquée par de nombreux croisements, et le fleuve pentecôtiste normand s'est amplement nourri aux sources baptistes et méthodistes locales.
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Conclusion : une diversification et une structuration qui se poursuit jusqu'à nos jours Les « moments » méthodiste, baptiste, pentecôtiste sont loin d'épuiser la diversité de l'histoire protestante évangélique de Normandie. Pour avoir une vue complète, il faudrait notamment mentionner le rôle non négligeable de la Société évangélique de France (48) et de la Société Centrale d'Évangélisation (49) , celui de la Mission Mac All (50) ou de l'Armée du Salut (51), évoquer l'arrivée et la lente implantation des assemblées de frères, et restituer l'évolution longue de tous les groupes, y compris les méthodistes et les baptistes, dont l'oeuvre en territoire normand ne se résume pas aux « moments » dégagés ici. Depuis 1945, cette histoire s'est encore enrichie de nouveaux apports, à commencer par les Églises de type charismatique à partir des années 1970. Cette diversification et ces évolutions s'inscrivent dans des mutations beaucoup plus générales qui affectent la Normandie et la société française, à la fois de plus en plus sécularisées, mais aussi marquées par la promotion des modèles du pèlerin et du converti (52). L'apport évangélique le plus original de cette période est peut-être la mise en place d'un nouveau réseau d'Églises évangéliques normandes sous impulsion non pas franco-française, ni britannique, ni américaine, mais allemande. Fondée en 1899 à Hambourg, la Mission allemande de Liebenzell (Liebenzeller Mission), s'est ainsi paisiblement implantée en Normandie depuis 1985, en coordination avec la FEF (Fédération Évangélique de France), région réputée « désertique » en Églises évangéliques. Plusieurs Églises locales et postes d'évangélisation ont été depuis créés, à Saint-Lô (1989), Coutances (1990), Saint-Aubin-du-Perron (1990), Avranches (1991), Alençon (1994), Carentan (1995), Mortagne-au-Perche (1996). Elles sont rattachées aux églises CAEF (assemblées de frères larges). La poursuite de la diversification des implantations aboutit aujourd'hui à une présence évangélique qui est sortie de l'anecdote53. D'après l'annuaire de la Fédération Évangélique de France (FEF) de 2005 (54), les deux régions administratives qui représentent la Normandie Haute et Basse) regroupent plus de 100 lieux de culte évangéliques actifs aujourd'hui. En 2005, une ville comme Lisieux pouvait accueillir, sous l'égide du pasteur charismatique Freddy de Coster (55), une Convention chrétienne internationale (Pentecôte 2005 du 13 au 16 mai) de 5000 personnes au Parc des Expositions. Les lieux de culte évangélique se répartissent comme suit : 42 en Basse-Normandie (Manche, 11 lieux de culte, Orne, 14 lieux de culte, et Calvados, 17 lieux de culte), et 62 en Haute-Normandie, dans l'Eure (20 lieux de culte), et la Seine-Maritime (42 lieux de culte). Ces chiffres sont certainement à amender un peu à la hausse, de l'aveu même d'un maître d'oeuvre de cet annuaire, le pasteur Daniel Liechti, dans la mesure où certains groupes évangéliques ultra-indépendants, et certaines Églises d'immigration récente échappent aux écrans radars des statisticiens. Plus de cent lieux de culte évangéliques en Normandie au XXIe siècle, le montant reste réduit par rapport à la taille de la population normande (environ 3,2 millions d'habitants), mais cette présence témoigne néanmoins du fait que si le prosélytisme protestant paraissait « presqu'impossible » parmi les normands du bocage, à la fin du XIXe siècle (dixit Ruben Saillens en 1894), le mot « impossible » ne serait-il décidément pas français, ni protestant ?
Lisieux, 17 mars 2007
Sébastien FATH chercheur au CNRS Groupe Sociétés Religions Laïcités (GSRL). 59-61, rue Pouchet, 75017 PARIS
faths@wanadoo.fr Blog : http://blogdesebastienfath.hautetfort.com/
Les images proviennent du site : eglise du tabernacle. org
(1) Michel Reulos, "Normandie", dans Henri Dubief et Jacques Poujol (dir.), La France protestante. Histoire et lieux de mémoire, Paris, ed. Paris/La Cause, 2005, p.415 et 417.
(2) Elisabeth André, Les opiniâtres de la Révocation. Caen et ses environs, Caen, 1994, ed. Du Lys, 1994.
(3) Elisabeth André (dir.), Ceux qui partirent. Les Le Fanu de Cresserons,Condé-sur-Noireau, ed. La Mandragore, 1998.
(4) Nicole Vray, Protestants de l'Ouest, 1517-1907, ed. Ouest France, 1998.
(5) Ces tensions entre orthodoxes et libéraux ont été magistralement mises en lumière par André Encrevé, Protestants français au milieu du XIXe siècle, les Réformés de 1848 à 1870, Genève, Labor & Fides, 1986.
(6) Les Églises de professants sont des Églises de convertis qui ont professé individuellement leur foi devant l'assemblée, modèle ultra-majoritaire aujourd'hui dans les Églises évangéliques.
(7) Sur le protestantisme à Caen, voir J.A. Galland, Essai sur l'histoire du protestantisme à Caen et en Basse-Normandie, Paris, Les Bergers et les Mages, 1991.
(8) Michel Reulos, Normandie, op. cit., p.420. (9) Ce protestantisme normand d'après la Révocation a été étudié par Francis Waddington, Le protestantisme en Normandie depuis la Révocation jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, Paris, J-B. Dumoulin, 1862.
(10) Pierre Sogno, Les débuts du Méthodisme wesleyen en France. 1791-1825, thèse de doctorat de 3e cycle, Paris, 1970, p.40-87.
(11) Le récit de la multiplication des pains et des poissons, miracle de Jésus relaté dans plusieurs textes des Évangiles, a souvent inspiré les revivalistes, qui y voient une illustration de la fécondité de la foi.
(12) Citée dans Alice Wemyss, Histoire du Réveil, 1790-1849, Paris, Les Bergers et les mages, 1977, p.54.
(13) Cité dans Alice Wemyss, op. cit., p.56.
(14) Alice Wemyss, op. cit., p.57.
(15) Pierre du Pontavice, dans Matthieu Lelièvre, Un précurseur du Réveil, Pierre du Pontavice, gentilhomme breton, missionnaire méthodiste et pasteur réformé, 1770-1810, Paris, Librairie évangélique, 1904, p.93.
(16) Ces intiatives associèrent en effet étroitement les méthodistes à l'ennemi anglais, ce qui n'était pas le meilleur moyen de s'acquérir les sympathies des normands....
(17) Laurent Cadoret, lettre citée par A.Wemyss, op. cit., p.64. Daniel Robert note que Laurent Cadoret a créé en Normandie durant l'été 1814 la première école du dimanche française, « imitant ainsi l'exemple britannique ». D. Robert, art. Cadoret, dans A.Encrevé (dir.), Les protestants, Paris, Beauchesne, Dictionnaire du monde religieux dans la France contemporaine, 1993, p.114.
(18) Samuel Mours, Un siècle d'évangélisation en France, 1815-1914, t.1, Flavion, Librairie des éclaireurs unionistes, 1963, p.43-44.
(19) A. Wemyss, op. cit., p.106-107.
(20) Cf. A.Wemyss, op. cit., p.106 à 108.
(21) Samuel Mours, Un siècle d'évangélisation en France, 1815-1914, t.1, op. cit., p.44.
(22) Pierre de la Fontenelle, dans Matthieu Lelièvre, Un précurseur du Réveil, Pierre du Pontavice, op. cit., p.195.
(23) p.195-196.
(24) Exemple de la très forte influence de ce catholicisme, la conversion catholique du pasteur réformé de Condé-sur-Noireau, Paul Laval, en 1822. Voir à ce sujet Daniel Robert, Les Églises réformées en France (1800-1830), Paris, PUF, 1961, p.456.
(25) Michel Reulos, op. cit., p.421.
(26) Voir Sébastien Fath, Une autre manière d'être chrétien en France. Socio-histoire de l'implantation baptiste, 1810-1950, Genève, Labor et Fides, 2001.
(27) Évodie et Charles Coudurier ont eu un seul enfant, Joseph, futur journaliste à L'Illustration.
(28) Ce sont des baptistes parisiens qu'il s'agit.
(29) Seventy-Eighth Annual Report, A.B.M.U., Boston, July 1892, p.142-143.
(30) La notion d'Église locale est centrale chez les baptistes, qui refusent l'idée d'une Église-institution hiérarchisée qui coiffe les assemblées. Les baptistes sont d'ecclésiologie congrégationaliste, c'est-à-dire qu'ils font primer l'autonomie des assemblées locales, qui seules portent le nom d'Église. En d'autres termes, ils refusent l'idée d'une « Église baptiste de France » : il y a pour eux « des Églises » (locales) baptistes.
(32) Le missionnaire américain Devan, le 17 février 1848, etc.
(33) J.-Y. Carluer, Les protestants bretons, XVIe-XXe siècle, Thèse de doctorat d'Histoire, polyc., Université de Rennes II, 1991, p.1044.
(34) Dans Chronique des Églises baptistes, L'Echo de la Vérité 24, décembre 1894, p.195.
(35) Saillens rejoint en terre normande François Guizot (1787-1874), autre illustre protestant enterré au Val-Richer, dans le Calvados.
(36) Ruben Saillens, rubrique Normandie, in Chronique des Églises baptistes, L'Écho de la Vérité 18, sept. 1894, p.143.
(37) R.Saillens, L'Écho de la Vérité, op. cit., p.143.
(38) Cf. Harvey Cox, Retour de Dieu. Voyage en pays pentecôtiste, Paris, Desclée de Brouwer, 1995.
(39) Jean-Yves Carluer, Le Havre, berceau de modernité religieuse protestante à l'aube du vingtième siècle ?, in Jean-Yves Carluer (dir), L'évangélisation. Des protestants évangéliques en quête de conversions, Cléon d'Andran, ed. Excelsis (collection CEPE), p.29 à 49.
(40) Jean-Yves Carluer, Le Havre, berceau de modernité religieuse protestante à l'aube du vingtième siècle ?, op. cit., p.44.
(41) Hélène Biolley, notes manuscrites, octobre 1936, transcrites et mises à disposition sur le site internet de l'Assemblée de Dieu (ADD) du Havre (www.add-lehavre.fr/).
(42) Cette petite salle était située dans un café du Quai Videcoq.
(43) George Stotts, Le pentecôtisme au pays de Voltaire, Craponne, Viens et vois, 1981, p.66-67.
(44) Statistiques données par George R. Stotts, Le pentecôtisme au pays de Voltaire, op. cit., p.183.
(45) Jean-Pierre Bastian, Le protestantisme en Amérique latine, une approche socio-historique, Genève, Labor et Fides, 1994.
(46) George Stotts, op. cit., p.103.
(47) Un pasteur méthodiste s'installe à Lisieux (Calvados) dès 1847. Un temple méthodiste y est dédicacé en 1851 (à la faveur
de la libéralisation religieuse permise par la Seconde République). Trente ans plus tard, un gros effort d'évangélisation locale, conduit sous l'impulsion de Lord Radstock, a permis à la communauté de croître: Samuel Mours rapporte que « dans un local neutre, des réunions, suivies par environ quatre cents personnes, furent tenues tous les soirs, pendant quatre mois ». Samuel Mours, Un siècle d'évangélisation en France, t.1, op. cit., p.201.
(48) Sur la Société évangélique de France, voir Jean Baubérot, L'évangélisation protestante non-concordataire en France et les problèmes de la liberté religieuse au XIXe siècle, la société évangélique de 1833 à 1883, thèse de doctorat, Université de Paris-Sorbonne, 1966. La Société évangélique a notamment oeuvré au Havre (mais cesse son activité en 1846), et à Pont-Audemer, dans l'Eure, où elle place un évangéliste en 1938 (cf. S.Mours, Un siècle d'évangélisation..., op. cit., p.89).
(49) Dans l'Eure, elle ouvre notamment les postes d'évangélisation de Sainte-Opportune et d'Evreux (avec essaimage vers Bernay, Verneuil, Vernon), dans le Calvados, elle anime des postes d'évangélisation dans les stations balnéaires de Deauville, Beuzeval, Lion-sur-Mer...
(50) Jean-Paul Morley, La Mission populaire évangélique: les surprises d'un engagement 1871-1984, Paris, Les Bergers et les Mages, 1993.
(51)Michel Allner, L'Armée du Salut. Église, armée, oeuvre sociale. L'adaptation d'une institution victorienne aux cultures nordaméricaines et françaises au XXe siècle, thèse de doctorat, Université de Paris VII, 1994.
(52) Danièle Hervieu-Léger, Le pèlerin et le converti. La religion en mouvement, Paris, Flammarion, 1999.
(53) Pour un survol global de cette implantation évangélique en France jusqu'à nos jours, voir Sébastien Fath, Du ghetto au réseau. Le protestantisme évangélique en France, 1800-2005, Genève, Labor et Fides, 2005.
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