L'année 2005 a été marquée par le cent-cinquantenaire de la naissance de Ruben Saillens.
Ruben Saillens et Courbevoie
Ruben Saillens (1855-1942) et sa famille ont demeurés pendant une vingtaine d'années au 1 avenue de la Liberté à Courbevoie, dans le quartier de Bécon. Pendant quelques années (1905-1910 env.), sa fille Madeleine marié à Arthur Blocher (pasteur de l'église baptiste du Tabernacle à Paris) vont habiter l'avenue Faidherbe à Asnière-Bécon (vers la rue du Rocher), de l'autre côté de la voie de chemin de fer. A la mort de son mari (1929), Madeleine Blocher devint, la première femme pasteur en France (même s'il exista des femmes pasteurs-auxiliaires en Alsace-Moselle dès 1926-1927). Elle le restera jusqu'en 1952.
Ils ont dû arriver à Courbevoie au tournant du siècle, ou un peu après. Ils venaient sans doute de l'avenue Louis-Philippe à Neuilly après avoir habité Auteuil...
Ruben Saillens, l'homme
Pasteur protestant baptiste, mais également évangéliste, écrivain et poète, fondateur d'œuvres français. Ruben Saillens est né à Saint-Jean-du-Gard le 24 Juin 1855. Cet orateur brillant, ce chantre prolifique, a marqué son temps, et domine l'histoire de son église. Il dépasse le strict cadre de son église, constituant une importante figure du protestantisme tout entier, en particulier pour les années 1880-1930. Moteur de l'évangélisation parmi les ouvriers parisiens, il s'engage, dans les années 1880, dans la création de plusieurs églises locales. A partir de 1905, il prend du champ, s'investissant dans des entreprises d'évangélisation de masse, comme les " conventions chrétiennes " de Chexbres (1907) et de Morges (1910), tout en rappelant les fondements évangéliques face au modernisme. En 1921, il fonde l'Institut biblique de Nogent-sur-Marne
N'est-il pas l'auteur de la Cévenole, l'hymne protestant par excellence dans ces années-là. Son éloquence, ses Récits et allégories, ses nombreux cantiques (son recueil Sur les ailes de la foi), lui assurèrent une forte influence dans le protestantisme et au-delà.
Le poète
Si ce poète ne se trouve dans aucune anthologie classique, c'est parce qu'il a consacré sa lyre à Jésus-Christ seul. Mais à la lecture de quelques-uns de ses vers on verra qu'il n'aurait pas usurpé un siège au Parnasse.
Son ambition l'a conduit plus haut encore, au séjour de gloire où l'on n'entre que par grâce.
Pour le lecteur de culture évangélique il est à peine besoin de présenter Ruben Saillens, le principal auteur des cantiques du recueil les ailes de la foi, le fondateur de l'Institut Biblique de Nogent, et surtout le grand prédicateur du réveil.
Les styles des cantiques chrétiens changent naturellement selon les époques mais cependant nous relisons toujours avec admiration ces strophes qu'il nous a laissées, où la cadence et la mélodie sont toutes entières au service de la Vérité.
POUR LUI SEUL
O Toi qui tiens le monde abrité sous ton aile,
Toi qu'un siècle révèle au siècle qui le suit,
Que pourraient ajouter à ta gloire éternelle,
Les chants d'un pèlerin qui marche dans la nuit ?
J'ose à peine chanter, mais j'ose moins encore
Me taire, ô Dieu d'amour qui me créas deux fois !
Reçois donc l'humble encens d'un pécheur qui t'adore
Depuis que son regard a rencontré la croix !
A Toi seul qui guéris, à Toi seul qui pardonnes,
Je consacre ma vie et mes chants ici-bas,
Et ne veux désormais te tresser des couronnes
Qu'avec des fleurs, ô Christ écloses sous tes pas !
(1897)
LE BUISSON ARDENT
Oui, tu parles Seigneur, tu parles à mon âme.
Du buisson embrasé je n'ai point vu la flamme,
Mais du peuple asservi j'ai vu l'affliction.
Si je n'ai pas en main la verge des miracles,
Du moins comme Moïse, ô Dieu j'ai tes oracles,
Tes paroles de paix et de compassion.
Mais, Seigneur, je ne suis qu'un ver de terre, une ombre
Sans forme, sans courage, un pauvre esprit perdu ;
Les savants ne m'ont pas compté parmi leur nombre,
Aux secrets égyptiens je n'ai rien entendu.
Ton message en ma bouche est une lettre close,
Je ne saurai le dire, il est trop grand pour moi,
Car tu sais, ô mon Dieu, tu connais toute chose,
Combien mon âme impure est indigne de toi.
Tu sais combien souvent, fuyant tes saintes voies,
Mon cœur revient aux dieux qu'un jour il rejeta ;
Combien de Pharaon les pompes et les joies
M'attirent loin d'Horeb... et loin de Golgotha !
Quoi ! Ce message saint et pur, mes mains souillées
Iraient le présenter aux âmes dépouillées ?
Je leur dirais : " Laissez les dieux que vous servez,
Voici le sang de Christ : prenez, croyez, vivez ! "
Et je ne verrais pas sans cesse en ma pensée
Son corps toujours brisé, sa croix toujours dressée !
Pur serait le message et souillé le porteur !
Non, Seigneur, non ! Ta voix a parlé dans mon âme,
Mais du buisson ardent, je veux sentir la flamme ;
Saint-Esprit, feu sacré, viens brûler dans mon cœur !
(1873)
sur la Tour de Constance
Non, ce n'est pas ta lourde grille
Ni ton mur noir,
Sombre tour, funèbre bastille,
Que j'aime à voir !
Mais ces traits qui, par une femme,
Furent sculptés,
Ce mot qui recouvre un long drame :
Résistez !
A genoux sous ces voûtes grises,
J'ai retrouvé
Ces quelques lettres indécises,
Sur le pavé !
Et j'ai pleuré, noble victime,
Des Cruautés,
En épelant ton cri sublime :
Résistez !
Ce mot, une main inhabile
Le cisela ;
Une aiguille, instrument débile,
A fait cela.
Mais quels combats d'une âme fière
Sont racontés
Par ces huit lettres sur la pierre :
Résistez !
Lorsqu'elle vit, la Cévenole
Aux cheveux blancs
Qui soutenait par sa parole
Les cœurs tremblants,
Qui ranimait par son courage
Les volontés,
Montrant écrit sur son visage,
Résistez !
Lorsqu'elle vit, la femme austère,
La mort de loin,
Elle voulut que cette pierre
Fut son témoin,
Et, pour prévenir après elle,
Les lâchetés,
Elle écrivit sur la margelle :
Résistez !
En ce temps-là, dans son Versailles,
Le roi riait,
Tandis qu'ici, sous ces murailles,
La Foi priait.
L'un écrivait dans une fête :
Persécutez !
L'autre écrivait, baissant la tête :
Résistez !
Et c'est toi qui fus la plus forte,
Vaillante Foi !
Depuis longtemps la femme est morte
Et mort le roi,
Mais, tandis que sceptre et couronne
Sont emportés,
Dans la tour ce vieux mot rayonne :
Résistez !
(1883)
Plagié par Tolstoï
Dans les Récits et allégories, se trouve un conte de Noël qui eut une singulière fortune. C'est l'histoire d'un savetier : le Père Martin. Le conte, traduit en russe, fut adapté par Léon Tolstoï. Le récit parut par la suite, par erreur sous le nom de l'illustre romancier russe. Une lettre du 20 mars 1899 en fait foi : "à mon grand regret, je me suis rendu coupable envers vous d'un plagiat involontaire. C'est avec le plus grand plaisir que je constater par cette lettre, que mon récit n'est qu'une adaptation à la vie russe de votre admirable récit : " Le Père Martin… "
Ruben Saillens et la vie publique
Le patriote chrétien
Il n'oublia jamais le moment émouvant où il entendit proclamer la république en 1870 : " un homme lisait une proclamation dont je n'entendais pas un mot, mais qui se terminait par ces cris : " Vive la République ! " Non, jamais je ne pourrai rendre ce qui se passait en moi lorsque de 100 000 bouches, s'élança ce cri terrible et solennel, comme un défi à la tyrannie et à l'invasion ".
Profondément républicain démocrate et patriote chrétien, il écrivit ce texte, sur à la fois la défaite de 1870 et la République :
QUATRE-VINGT-NEUF
La France avait, en des temps plus prospères,
Quatre-vingt-neuf départements.
Mais en un jour qui vit tomber nos pères,
Trois sont échus aux Allemands.
Sedan ! pour vous cette date est lointaine,
Retenez-la bien, petits ! Mais si le sort
Nous a ravi l'alsace et la Lorraine,
Sachez qu'il reste une autre date encor !
Quatre-vingt-neuf ! soleil de notre histoire !
C'est la grande bataille, enfants !
Nul ne pourra nous ravir cette gloire :
Libres, nous sommes triomphants !
Des murs croulants de la vieille Bastille
Les temps nouveaux ont pris leur fier essor.
Nul n'éteindra cette clarté qui brille :
Quatre-vingt-neuf, petits, nous reste encor !
Fuyez l'erreur, combattez l'ignorance
Qui tint le monde à ses genoux !
Vous l'avenir et l'espoir de la France,
Soyez plus grands, meilleurs que nous !
Petits Français, le jour vient, je l'espère,
Où vous serez un peuple libre et fort,
Et vous aurez, dans ce temps plus prospère,
Quatre-vingt-neuf départements encor !
L'affaire Dreyfus
Démocrates et favorables à la séparation des Églises et de l'État, les protestants baptistes, à l'image des autres protestants, essayèrent de faire entendre leur voix, même s'il ne faut pas imaginer qu'elle ait eu un réel impact : ultra-minoritaires, ils ne pesaient presque rien dans les débats nationaux. Cette situation aurait pu les décourager. Pourtant, ils s'impliquèrent malgré tout, à leur échelle, dans plusieurs grands débats politique.
On peut citer en particulier l'affaire Dreyfus, où ils prennent globalement le parti du capitaine Dreyfus. Ainsi , dès février 1898, Ruben Saillens rédige une étude intitulée " La révision d'un procès célèbre ", où il décrit le procès de Jésus-Christ, mais effectue implicitement, une comparaison audacieuse entre le capitaine Dreyfus et le Christ, pris dans le même engrenage de l'injustice. Plus tard à la mort d'Émile Zola (1902), il rendit hommage au courageux rédacteur du célèbre : " J'accuse " :
" Zola était matérialiste et athée. Et cependant, jusqu'au péril de sa vie et à la perte momentanée de sa réputation, il a servi la cause de la Justice et de la Vérité, choses spirituelles, et qui appartiennent à un autre monde que celui de la matière et des sens… L'homme qui, à la fin d'un de ses plus récents ouvrages, met aux lèvres de son héros ce cri : " Une religion nouvelle, une religion nouvelle ! " avait-il fini par comprendre combien le matérialisme est froid, décevant, contre-nature ? C'est le secret qu'il a probablement emporté dans la tombe, où il est si soudainement descendu. "
En première ligne dans l'affaire de Madagascar
Par ailleurs, il fit aussi entendre sa voix sur les questions coloniales, surtout à propos de Madagascar- dont Ruben Saillens plaida l'indépendance-, dans les quinze dernières années du XIXème siècle.
Ruben Saillens est intervenu dans un débat politique national : la France devait-elle coloniser Madagascar ? Dans ce débat colonial marqué par un fond d'anti-protestantisme, dans la mesure où les missionnaires protestants anglais présents à Madagascar constituaient une cible facile pour la presse catholique, prompte à assimiler l'ennemi étranger au protestant, Ruben Saillens décida de prendre parti, avec un certain courage. Il avait lu le Livre rouge publié par la principale ethnie de l'île qui contestait le bien-fondé des prétentions coloniales françaises. Des missionnaires lui avait rapporté " les exactions commises par les troupes françaises ", il décida de se renseigner plus avant, puis rédigea un ouvrage où il prit fait et cause pour l'émancipation des malgaches et s'opposa aux visées coloniales de la France, infondées à ses yeux. Son ouvrage publié en France fut aussitôt diffusé à Madagascar. Il allait à contre-courant d'une large majorité de l'opinion. Il y fut fait allusion par François de Mahy, député de la Réunion et chef du lobby colonial, dans les débats de la Chambre des députés en février-mars 1886. l'affaire mit du temps à se résorber, trouvant des prolongements au-delà de l'expédition de 1895 qui instaura, au prix d'un petit bain de sang, un protectorat effectif de la France sur le Grande Ile.
Ruben Saillens révolutionnaire : " une seule école révolutionnaire : celle de Jésus-Christ "
Il écrivait en février 1900 :
" Je suis un révolutionnaire , moi ! " mâchonne crânement le pâle voyou des " fortifs ", qui n'a pas même la taille réglementaire du soldat, et périra brûlé par l'alcool, son maître. Çà fait pitié ! les vrais révolutionnaires sont rares et ne s'en vantent guère. Ils sont graves et sobres, parlent peu, agissent beaucoup, se donnent noblement à l'idée, songent moins à tuer les autres qu'à mourir pour la bonne cause… les vrais révolutionnaires sont des soldats de l'idée, de la conscience et de Dieu. Et quand on pousse l'analyse jusqu'au bout, on s'aperçoit qu'il n'y a au monde qu'une seule école révolutionnaire : celle de Jésus-Christ ; un seul idéal révolutionnaire : le règne de Dieu ; une seule phalange révolutionnaire : les agneaux de Jésus-Christ, qu'il a envoyé pour combattre les loups ; et une seule arme révolutionnaire : l'amour de Jésus-Christ, qui mourut pour ses ennemis ".