Face au désarroi provoqué par les atrocités de la
seconde guerre mondiale, des hommes et des femmes
ont voulu malgré tout manifester leur foi en un
« Dieu d'amour », leur espérance, leur amour du
prochain, en conviction profonde et en actes, quels
que soient les risques, les périls ou l'apparente aberration
d'un tel choix…
Cette attitude « folle » fut celle d'un certain
nombre d'entre-eux, parfois devenus célèbres, mais
le plus souvent demeurés méconnus.
C'est l'histoire d'un de ces derniers que nous
allons évoquer : celle d'Henri Orange, pasteur et
résistant.
1 - Convictions et influences familiales
Henri Orange est né en 1905 au Havre, dans une
famille nombreuse - 7 enfants - et modeste : son
père est conducteur de tramway. Les Orange appartiennent
à l'Eglise Méthodiste à la suite de la
conversion des parents lors des campagnes d'évangélisation
que cette Eglise avait entreprises dans la
région havraise au XIXe siècle.
Rappelons que le Méthodisme est un courant spirituel
né en Angleterre au XVIIIe siècle pour « réveiller »
une Eglise Anglicane devenue un peu trop conformiste
aux yeux de certains, en particulier John Wesley.
Ce « Réveil » essaima en Amérique et en France dès
la fin du XVIIIe siècle.
L'appartenance de la famille Orange au
Méthodisme constitue un élément important pour
comprendre la personnalité et le ministère du futur
pasteur.
En effet, ce courant met en avant la conversion,
la sanctification, l'évangélisation et la vie spirituelle.
Autrement dit l'engagement personnel et l'action.
Ce n'est pas un christianisme qui « intellectualise »
la foi ou qui la situe dans une sphère « mystique »,
mais un christianisme qui incite à la vivre de façon
concrète, tant sur le plan de l'individu que de la
société.
La « conversion », l'importance accordée aux
exercices spirituels, l'affirmation et la recherche
d'une certaine perfection morale, le souci du
témoignage et du partage de la Foi, la préoccupation
de la vie sociale, la lutte contre les fléaux tels
l'alcoolisme, et aussi la reconnaissance du ministère
des laïques comme prédicateurs sont autant de
points qui caractérisent l'Eglise Méthodiste et qui
expliquent également son enracinement populaire.
C'est ainsi qu'au Havre, pendant longtemps,
coexistèrent deux Eglises protestantes: Réformée et
Méthodiste. Alors que la première rassemblait,
entre autres, les grands négociants de la ville portuaire,
la seconde regroupait une population beaucoup
plus modeste. Plus tard, ces Eglises fusionneront.
Mais une partie des fidèles de condition
ouvrière aura du mal à se reconnaître dans l'Eglise
des « patrons » et aura tendance à prendre ses distances
avec l'institution.
HENRI ORANGE
1905 - 1947
PASTEUR ET RÉSISTANT
Ces notes ont été écrites essentiellement à partir du témoignage et de la documentation
mise à notre disposition par Madame Hélénette Goulon, fille du pasteur Henri
Orange. Qu'elle en soit vivement remerciée.
Henri Orange, août 1943.
4
2 - Vocation et engagements
Dans sa famille et le milieu méthodiste havrais,
Henri Orange prend très tôt conscience de sa vocation
pastorale. Tout en travaillant pour payer ses
études, il suit une formation théologique et pratique,
en vue de devenir pasteur au sein de l'Eglise
Méthodiste.
Son premier poste l'éloigne de sa Normandie
natale : c'est à Montreuil, ville ouvrière de la région
parisienne, qu'il est nommé pasteur.
Son deuxième poste le conduira dans la Drôme,
à Bourdeaux où il parcourt des kilomètres pour rencontrer
ses paroissiens. Car Henri Orange a déjà la
préoccupation de la « cure d'âmes », c'est à dire la
rencontre, l'écoute, l'accompagnement, l'exhortation
de ceux dont il a reçu la responsabilité spirituelle.
En 1938, se produit un événement très important
pour le Protestantisme français : la naissance
de l'Eglise Réformée de France. Après des décennies
de divisions, de querelles et même d'anathèmes, les
réformés « orthodoxes » et « libéraux », une partie
des « libristes », et la majeure partie des méthodistes
s'unissent enfin, grâce à la détermination de
quelques personnalités, dont le célèbre Marc
Boegner.
Ainsi, Henri Orange, qui a un sens profond de
l'unité protestante, intègre l'E.R.F. et regagne cette
année là la Normandie pour prendre un nouveau
poste : celui d'Honfleur - Lisieux.
Cette paroisse s'étend sur un vaste secteur : le
Pays d'Auge et la partie occidentale de l'Eure. C'est
au départ une paroisse méthodiste fondée par des
Anglais au XIXe siècle pour assurer une présence spirituelle
auprès des Britanniques de la région :
ouvriers du textile, constructeurs de la voie ferrée de
la ligne Paris - Cherbourg, marins, négociants etc.
Car, en réalité, au XIXe siècle, le protestantisme
« français » avait pratiquement disparu de
cette région. N'oublions cependant pas un protestant
célèbre: Guizot, qui fut député du
Calvados et résident de l'ancienne abbaye du
Val Richer, à quelques kilomètres de Lisieux…
En 1938, le pasteur en charge du Pays d'Auge
est Samuel Samouélian. C'est un méthodiste déterminé
qui refuse de rejoindre l'Eglise Réformée. Il
quitte donc Lisieux pour rallier les paroisses du Midi
réfractaires à l'union et regroupées dans une Eglise
Méthodiste désormais ultra minoritaire. Et c'est
Henri Orange, méthodiste, rallié à l'E.R.F., qui lui
succède.
1938 est également l'année où surgit le spectre
d'une nouvelle guerre mondiale : annexion par
l'Allemagne de l'Autriche et de la zone des Sudètes
en Tchécoslovaquie, construction de la ligne
Siegfried, mesures antisémites et « Nuit de cristal »,
Accords de Munich qui manifestent l'impuissance
de la France et de l'Angleterre face à la montée en
puissance du 3ème Reich.
Dans ce climat, Henri Orange, membre du
Rassemblement Universel pour la Paix, va multiplier
les réunions, les débats et les conférences en faveur
de la Paix, avec l'appui d'amis catholiques.
Ces actions sont en parfaite cohérence, entre ses
convictions religieuses, son ministère et son engagement
pacifiste.
3 - La guerre : interrogations et remises en cause
Malheureusement, en 1939, la guerre devient
inévitable, après l'invasion d'une partie de la
Tchécoslovaquie, en mars, et celle de la Pologne en
septembre. Henri Orange, mobilisé le 2 septembre,
gagne Grenoble pour accomplir ses obligations militaires.
Henri Orange, été 1940 ou 1941, dans le jardin de la
rue Guizot.
5
Le 3, la guerre est déclarée à l'Allemagne.
Durant la « drôle de guerre» (fin 1939-début
1940) Mme Orange accueille des réfugiés : allemands,
juifs, italiens, prend en charge leur ravitaillement
et organise leur départ. Ainsi met-elle en relation
une petite fille juive, séparée de ses parents,
avec la famille du pasteur Exbrayat dans le Midi.
Bientôt c'est le retour du pasteur à Lisieux, après
avoir été réformé et démobilisé.
Survient l'attaque allemande de mai 1940 qui va
provoquer une déroute militaire dramatique, un
chaos politique, et l'exode de milliers de personnes
sur les routes de France. La famille Orange quitte
Lisieux pour se rendre dans les Deux-Sèvres. Mais
l'armée d'occupation parvient très vite dans la
région : inutile donc de rester, autant retourner à
Lisieux.
Entre temps, survient un évènement important :
Henri Orange entend à la radio de Londres un appel
du Général de Gaulle invitant les Français à poursuivre
la lutte contre l'envahisseur. Cet appel sera
déterminant pour la suite des évènements de la vie
du pasteur et ses engagements ultérieurs.
Autre événement marquant : lors du retour de sa
famille à Lisieux, Henri Orange aperçoit un officier
allemand haranguer la foule sur le perron de sa maison...
Cette vision va provoquer chez lui un véritable
choc, une quasi « révélation » et lui faire prendre
conscience de la réalité de l'occupation. Pour lui,
c'est le point de départ du refus de la soumission à
un occupant dont l'idéologie est en totale contradiction
avec ses convictions. C'est aussi, selon ses
proches, une remise en cause qui l'incitera à s'engager
dans la lutte.
4 - L'entrée en résistance
Homme de conviction, Henri Orange va donc
rejoindre les premiers mouvements de résistance.
C'est le « Réseau Jean Marie » qui va l'accueillir.
Lancé début 1941 par le Dr Hautechaud, de
Fervaques, au sud de Lisieux, ce réseau appartient
au groupe de résistance « Buckmaster », relevant
du « S. O. E. », britannique (Special Operation
Executive).
Le S.O.E., créé le 22 juillet 1940, est né de la
volonté de Churchill de combattre les Allemands à
l'intérieur même des territoires occupés. Quant à
Buckmaster, c'est l'ancien directeur général de Ford-
France (1932-36).
Les premiers résistants du secteur de Lisieux
appartiennent à des milieux très divers : le Dr
Hautechaud, médecin; H. Beaudet, agriculteur à
Notre Dame de Courson ; Mme Septavaux et son
neveu Emmanuel Desgeorges, du Pin ; Roland Bloch
assureur à Lisieux ; M. Delaunay libraire, Gaétane
Bouffay, mercière...
Puis viendront Jean Grignola, fumiste ; Maurice
Fromont directeur des Pompes Funèbres ; Brunet et
Buffet, agents des PTT, etc. Si bien que, fin 42, le
réseau est implanté dans la majeure partie du Pays
d'Auge. Il comptera jusqu'à une centaine de personnes.
Parmi les membres du réseau ou sympathisants
de la Résistance on rencontre aussi bon nombre de
paroissiens de l'Eglise Réformée de Lisieux : les
familles Stalhand, de La Brévière ; Lepetoukha, de
Saint-Pierre des Ifs ; Dutreuil, de Sainte-Marguerite
des Loges ; Paul, de Nassandres ; Ternisien, de
Serquigny ; Cudell, de Lisieux, Gihohan, Xavier
Schlumberger, et naturellement, Gaétane Bouffay…
Cette dernière, mercière et prédicateur laïque à
Lisieux, femme de petite taille mais au caractère
bien trempé, joue un rôle très important : c'est dans
son arrière - boutique que se tiennent les réunions
en comité restreint du réseau. C'est aussi le centre
de la collecte des renseignements qui seront transmis
ensuite aux alliés. Patriote, elle n'hésite pas à
mettre en devanture de sa boutique des pelotes de
laine judicieusement disposées pour évoquer le drapeau
tricolore !…
Henri Orange été 1945 ou 1946.
Quant au pasteur, l'étendue de sa paroisse justifie
ses déplacements et lui permet de nombreuses
rencontres favorables à la collecte d'informations. Il
bénéficie en outre des autorisations nécessaires
pour se rendre dans des zones d'accès contrôlé : le
littoral, par exemple. Ainsi, le pasteur Orange
contribue à l'élargissement du réseau grâce à ses
contacts ; Lisieux en devient le « quartier général »:
réunions et centralisation des renseignements.
La « complicité » des membres de la communauté
protestante de Lisieux dans l'engagement
dans la Résistance sera exemplaire.
5 - Les activités du réseau…
Le « renseignement » constitue, jusqu'en 1943,
l'activité principale du réseau. Henri Orange multiplie
les contacts et possède des informateurs dans
les administrations locales : M. Robert à la sous-préfecture
; M. Cudell à la mairie ; M. Bazantay au
commissariat de police; M. Le Flem à la gendarmerie
; MM. Davy et M.Gillardeau à la SNCF.
Ce sont donc de multiples et diverses informations
qui sont collectées, regroupées et transmises.
En 1943, après la loi du 16 février, le réseau va
prendre en charge les réfractaires au « S.T.O. »
Service du Travail Obligatoire : hébergement, collecte
de nourriture, confection de faux papiers etc. La
famille Stalhand joue un rôle important pour l'hébergement
à la campagne. Les amis fonctionnaires
apportent leur concours pour la confection de fausses
cartes, tandis que Gaétane Bouffay sera amenée
à prendre le métier de coiffeuse en teignant les cheveux
de ceux qui étaient recherchés !
1943 est également l'année de l'arrivée de Paul
Besson, directeur de l'usine à gaz de Trouville qui
organisera la collecte d'informations pour la zone
littorale. En mai, débute la mise en oeuvre de la formation
militaire des jeunes réfractaires en vue de
guérillas et de sabotages.
Parallèlement, on envisage l'organisation
de la « survie » des populations lorsque surviendra
le débarquement. Dans ce cadre, le pasteur
devient responsable de la sécurité : recherche d'abris
naturels (grottes), transports, carburants, alimentation,
médicaments et soins aux blessés etc. et
même action psychologique pour inciter les populations
à évacuer Lisieux, le moment venu.
6 - Alertes et arrestations …
1943 constitue aussi l'année des dangers…
Une série d'évènements malheureux en septembre
va déclencher une surveillance accrue de la part
de l'occupant, soldée par de nombreuses arrestations
et, finalement, par le démantèlement du
réseau en octobre …
C'est d'abord un attentat manqué le 4 septembre,
contre un « collaborateur » notoire de Trouville
Puis en septembre également, l'interception
d'un conteneur par les Allemands après un parachutage
manqué, à Sainte-Marguerite des Loges …
Le 17, enfin, un bombardier s'écrase à Notre
Dame de Courson ; un aviateur blessé, soigné par
le docteur Hautechaud, est pris, tandis que le
médecin, dénoncé, est arrêté…
Durant la première quinzaine d'octobre, la
Gestapo arrête 23 personnes, d'autres suivront à la
fin du mois…
Dès l'arrestation du Docteur Hautechaud - fondateur
du réseau rappelons-le - un ami vient prévenir
Henri Orange pour l'inciter à se cacher ; il lui
indique les risques qu'il encourt et lui rappelle son
devoir de père de famille. Mais le pasteur lui
rétorque que c'est justement parce qu'il est époux
et père de famille qu'il a le devoir de se battre…
Le 5 octobre en début d'après-midi, 2 personnages
de la Gestapo se présentent au presbytère. L'un
d'entre eux est connu, Herbert Von Bartholdi, dit
Albert, qui pointe un revolver sur le pasteur…
C'est l'interrogatoire et la fouille complète de la
maison. Mme Orange parvient à tromper la surveillance
de la Gestapo pour dissimuler des faux
papiers derrière une poutre du grenier !
Puis la famille est autorisée à prendre un dernier
repas ensemble. Après avoir chanté le cantique
familial du soir Ô que ta main paternelle, Henri
Orange est menotté et conduit à la Kommandantur,
installée dans l'Hôtel Normandie à Lisieux.
7 - Incarcération et départ en déportation…
Hélénette Goulon n'a pas oublié l'arrestation et
l'incarcération de son père :
Après un passage à la Gestapo, les membres du
réseau sont transférés à la prison de Caen jusqu'à la
fin janvier 1944. Six d'entre eux seront fusillés le 13
novembre 1943 au stand de tir au Madrillet à
Rouen, un autre meurt sous la torture de la
Gestapo à Caen.
A partir de novembre, les visites furent autorisées
tous les quinze jours. Il fallait venir à Caen,
attendre l'ouverture des bureaux de la Gestapo,
rue des Jacobins, remonter ensuite à la prison de
la Maladrerie qui ouvrait à 14 heures, attendre
pour déposer le linge, enfin attendre pour passer
au parloir, dont la durée variait de cinq à quinze
6
minutes, sous surveillance, en présence d'un interprète.
Le retour était parfois délicat, avec les alertes
et le retard des trains, l'heure du couvre feu
parfois passée.
Elle n'a pas oublié non plus le jour où elle aperçut
son père se faire gifler pour avoir esquissé un
sourire à sa famille alors qu'il attendait d'entrer
dans le parloir.
Ni, à l'opposé, le geste d'humanité de l'interprète
allemand qui autorisa la remise au pasteur
d'un cake confectionné par sa famille et orné
d'une petite branche de sapin, au moment de
Noël.
Le 24 janvier 1944, le pasteur Orange et Mlle
Bouffay sont transférés de Caen à Compiègne pour
quelques jours. Lors du passage du train en gare de
Lisieux, les familles qui avaient pu être prévenues
attendent sur le quai et tentent de faire passer des
messages et des petits colis… Et surtout elles
essayent de voir les prisonniers pour leur donner
courage en ne laissant pas paraître leur tristesse …
Un message du pasteur jeté du train à Lisieux est
trouvé par un cheminot et remis à la famille.
Après un court séjour à Compiègne, c'est pour
le pasteur et ses camarades le départ pour
Buchenwald, le 29 janvier 1944, dans des wagons
à bestiaux.
8 - La déportation : « le grandiose dans l'horreur »
Cette expression du pasteur Aimé Bonifas, compagnon
de déportation d'Henri Orange, exprime la
monstruosité du traitement que l'on fit subir aux
déportés.
Tout commence par le voyage dans des wagons
à bestiaux où l'on entasse des individus, sans nourriture,
sans eau, sans air. Certains ne résistent pas ;
d'autres y perdent la raison. Le pasteur passe une
nuit entière à tenter de respirer par une fente de la
porte, en haletant…
Puis c'est l'arrivée dans le camp pour mener une
vie organisée pour la destruction physique, mentale
et morale des prisonniers. Et pour se faire une
idée des conditions de vie des déportés, il suffit de
relire les livres écrits par les déportés eux-mêmes, en
particulier ceux de Marcel Orset et du pasteur Aimé
Bonifas qui partagèrent la vie de bagnard d'Henri
Orange…
Relisons Aimé Bonifas :
Mais ce qui n'est pas spectaculaire… c'est la
banalité pitoyable de notre vie quotidienne: le coup
de sifflet matinal qui vous jette hors du lit après une
mauvaise nuit partagée entre le froid et les poux;
un quart de jus sans goût avalé avec la ration de
pain de toute la journée; un appel qui n'en finit pas,
dans le vent et la grêle, les pieds dans l'eau, tête
nue ; le départ dans un petit jour blafard de
condamnés à mort ; les outils, les ordres du meister,
les cris du kapo ; les heures, l'interminable poids
des heures que l'on traîne comme un boulet, les
heures qui ne passent pas; 9h10, 9h15, 9h20, il y a
des jours, et des semaines, et des mois, et des saisons,
et des années que l'on attend ainsi!
Est-on plus avancé de grignoter quelques heures
quand on ignore si elles finiront jamais ? Chaque
fraction du temps n'est pas une fraction de souffrance;
chaque minute contient la totalité de l'angoisse,
l'éternité et toute la densité du désespoir
humain.
Puis, c'est le froid, le travail exténuant, toujours
le froid qui paralyse, et les furoncles, et les poux, et
l'assaut lancinant des vagues de la douleur physique
qui menacent de tout submerger.
C'est le spectacle des camarades exsangues, des
voix aimées qui se taisent, des yeux qui se ferment
à jamais.
Et, s'il arrive à l'esprit de s'évader un instant en
d'étranges rêveries, il est brutalement ramené à la
réalité de ce monde de haine, de cette terre de
bagne, de l'inéluctable pourrissement qui nous
guette en cet univers de la déréliction.
Nous sommes écrasés par le poids d'une condition
humaine qui n'est plus à notre taille. On a la
volonté de lutter, mais c'est toujours à recommencer,
tel Sisyphe condamné à rouler sans cesse un
rocher jusqu'au sommet d'une montagne d'où la
pierre retombe immanquablement par son propre
poids.
En déportation, Henri Orange passe de camp en
camp… menant ainsi une « vie de nomade ».
Après un court séjour à Buchenwald, il est transféré
à Dora le 13 mars 1944. Dora est une immense
usine souterraine où sont fabriqués les célèbres
V2. Le pasteur est affecté à une équipe travaillant à
l'extérieur du tunnel, dans le « Kommando152 ».
Puis le 30 juillet, il part pour Wieda et
Osterhagen, chantier de construction de voie ferrée.
Début novembre, malade, il est renvoyé à Dora
pour des « soins » pendant un mois. En décembre
retour à Wieda, affecté aux « pluches », puis aux
travaux de terrassement.
Le 7 avril 1945, départ de Wieda en train pour
Wernigerod, Letzlingen. Il s'évade et échappe ainsi
au brasier de Gardelegen où les Allemands fusillèrent
et /ou brûlèrent 1200 déportés dans un hangar
plein de paille !…
Haldensleben enfin, puis la rencontre avec les
Américains qui le rapatrient…
7
8
Deux télégrammes, l'un de Jeumont à la frontière
belge, l'autre de Paris (10 et 11 mai 1945) annoncent
son retour et rassurent sa famille.
9 - Retour dans les ruines…
C'est une ville en ruines qu'Henri Orange
retrouve à son retour… Lisieux, en effet, a subi
une série de bombardements, du 6 juin au 15 août,
puis des tirs d'artillerie, avant d'être libérée le 23
août ! Près des 3/4 de la ville sont détruits et au
moins 800 civils sont morts sous les bombes et les
affrontements.
Précisons que durant cette période tragique la
petite communauté protestante est dispersée sur les
collines des alentours ; Madame Orange, infirmière,
se montre très active pour porter secours aux victimes,
en coopération étroite avec les prêtres de la
Mission de France, installés à l'époque à Lisieux.
Sur le plan cultuel, après l'arrestation d'Henri
Orange, les actes pastoraux avaient été assurés par
le pasteur de Courseulles, M. Jeanneret, puis par
Mme Orange qui a reçu une délégation pastorale,
et enfin par un jeune pasteur, M. Abercrombie.
Durant la bataille, la communauté s'efforce de célébrer
le culte en-dehors de la ville. Certains paroissiens
n'hésitent pas à affronter le risque du franchissement
du pont (miné !) sur la Touques et les dangers
des bombardements et des tirs pour s'y rendre.
C'est aussi une région frappée par la répression
nazie que retrouve le pasteur. Parmi ses paroissiens,
Gaétane Bouffay déportée à Ravensbrück est rentrée.
Mais Xavier Schlumberger est mort. Paul
Moura revient alors que son frère Armel avait succombé
sous la torture. Quant à ses camarades de la
Résistance, beaucoup sont morts : une vingtaine
ont été fusillés ou assassinés par la Gestapo ; d'autres
mourront des suites de la Déportation…
Malgré son état de santé très précaire, Henri
Orange reprend très vite ses activités pastorales. Et
en même temps, il participe activement aux
réunions et conférences rappelant la déportation
et dénonçant les crimes des Nazis.
Hélas, en janvier 1947 il tombe malade. La
tuberculose, contractée à la suite des conditions
extrêmes subies lors de sa déportation, est déclarée.
Rien ne pourra l'arrêter. Début mai, il écrit à
son camarade Marcel Orset : C'est un tuberculeux
qui vous écrit…Je suis extrêmement maigre, comme
un déporté qu'on va porter au four.
Il meurt quelque peu après, à l'aube du jour de
la Pentecôte, jour de la Confirmation de sa fille.
A ses obsèques une foule considérable, un cortège
d'un kilomètre, accompagnera sa famille pour
le conduire au cimetière de Saint-Désir. Croyants ou
non, catholiques ou protestants, notables ou simples
citoyens, tous voudront témoigner de leur
respect à l'égard de cet homme de conviction et de
courage.
Sur sa tombe est inscrite cette citation :
Il n'y a pas de plus grand amour que de donner
sa vie pour ses amis (Jean 15 v. 13).
10 - Il n'y a pas de plus grand amour…
Ce verset illustre parfaitement l'attitude du pasteur
Orange durant sa déportation.
Bien sûr, il n'est pas dans la tradition protestante
de « canoniser » ni de faire l'hagiographie d'un
homme. Mais il nous faut reconnaître le caractère
hors du commun de cet homme frêle et humble qui
manifesta une conviction et un courage forçant
l'admiration de ses camarades, croyants ou non.
En lisant les correspondances ou les livres évoquant
la vie du pasteur durant ces années terribles,
nous retrouvons sous la plume d'hommes aux
convictions et au tempérament divers, le même
constat : cet homme était animé par la force, l'opiniâtreté,
la foi, la générosité, et le souci des autres.
Ecoutons ce que dit un de ses camarades de
déportation, le Docteur Lemière, dans un article du
Le Foyer du Bocage du 6 juin 1947 :
Soutenu par son idéal de chrétien et de résistant,
Orange semblait dans le camp de la mort où tout
paraissait n'obéir qu'aux règles de la lutte pour la
vie, comme un anachronisme vivant.
Cet homme que l'on pouvait prendre pour un
faible, pour un éternel rêveur, pour un pêcheur
de lunes, était en même temps qu'un générateur
d’énergie, celui sur lequel on pouvait compter
pour relever une volonté défaillante, pour redresser
un moral abattu.
Un autre camarade du pasteur, Marcel Orset,
dans son livre Misère et mort, nos deux compagnes
insiste sur la force de caractère d'Henri Orange :
Le pasteur... pria suivant un Recueil de prières à
l'usage des prisonniers venu de je ne sais quelle prison.
Des dignitaires du camp, tous allemands dansaient
à nos côtés ; parmi eux, le gros cuistot … Il
se saisit du recueil d'Orange, en devina le contenu,
le foula aux pieds ; gifla, battit notre pauvre ami.
Mais Orange fut admirable, attendit la fin de l'orage,
s'avança tranquillement, recueillit les pages
éparses ; reprit sa prière. Son calme et sa dignité
désarmèrent le butor …
9
Epuisé par une très longue marche forcée et
pensant mourir, Marcel Orset souhaite qu'on le laisse
dans le fossé. « Miraculeusement » dit cet agnostique,
il retrouve assez de force pour continuer. Il
raconte :
Mais un miracle m'a sauvé, précisément aux pins
noirs où je devais mourir. Et mon excellent ami le
pasteur Orange a toujours vu dans ce sauvetage
l'illustration d'un texte de Paul dont il voulait faire
un sermon. Dieu, qui est fidèle, ne permettra pas
que vous soyez éprouvé au-delà de vos forces mais
avec l'épreuve il préparera aussi le moyen d'en sortir,
afin que vous puissiez la supporter (I Cor. 10 :
v.13).
Autre survivant des camps, Marcel Petit écrira à
Madame Orange :
Le jour des Rameaux, il avait été battu sauvagement
et avait le visage en sang. Comme j'essayais
de le réconforter et de lui faire comprendre qu'avec
une bande d'assassins on avait le droit à la défense,
à la révolte et à la haine, il me répondit :- Un jour
comme celui-ci, je ne puis leur en vouloir », ce qui
me désarma.
Revenons à Marcel Orset pour le mot de la fin :
On trouve Orange partout, aidant, soignant, priant,
il ne ménage pas sa peine. Il est tout à tous dans la
mesure de ses faibles moyens, s'oubliant complètement
pour ne penser qu'aux autres.
Il est écrit : Tu aimeras ton prochain comme toimême.
Il a réussi ce tour de force incroyable d'aimer
les autres plus que lui-même, en ce lieu où tant de
passions mauvaises se déchaînent.
Ainsi dans « l'enfer des camps », Henri Orange
s'efforça de mettre en pratique une foi sans faille en
un Dieu pourtant bien absent et d'assumer jusqu'au
bout sa vocation et son ministère pastoral, en donnant
un témoignage chrétien actif dans un univers
déshumanisé et absurde.
Jean Guérin
Photographies famille Orange